L’histoire tragique

On me pardonnera cette vision un peu unilatérale de Margaret Thatcher au moment où le monde lui rendait un dernier hommage. Je me suis toujours représenté la Dame de fer sous les traits de Miss Murdstone dans le roman David Copperfield de Dickens. Miss Murdstone est cette mégère qui fait infliger des corrections à David et l’envoie pensionnaire.


Fille d’un pasteur rigoriste de l’Église méthodiste, Thatcher a indissolublement lié son nom à celui des « gueules noires », ces mineurs britanniques qu’elle affronta avec une violence inouïe et qui finirent à l’assistance sociale. Je ne cherche pas à dénigrer le rôle historique et les choix économiques que dut affronter cette femme au caractère exceptionnel. Il est aujourd’hui évident que plusieurs de ses réformes étaient inévitables et que la Grande-Bretagne lui doit une partie de son prestige actuel.


Mais le nom de Margaret Thatcher reste le symbole d’une société profondément violente qui ne s’est pas tellement éloignée de ce que décrivit Dickens à son époque. Que l’on songe un instant à l’agonie de Bobby Sands au bout de 66 jours de grève de la faim dans la sinistre prison de Maze en Irlande du Nord.


Je me souviens de la haine que provoquait encore le nom de Thatcher dans toutes les couches de la population lors de mon premier reportage en Écosse. Avec sa poll tax, qui ponctionnait également les propriétaires de châteaux et ceux qui vivaient dans des taudis, la première ministre avait trouvé le moyen de provoquer la révolte de tout un peuple attaché, lui, à une certaine idée de la solidarité sociale et de la nation. Trente ans plus tard, ce ressentiment est toujours vivace et le Royaume-Uni, toujours aussi divisé. Le mouvement indépendantiste écossais lui doit une fière chandelle. Sans Thatcher, je ne crois pas que le Scottish National Party eût pu accéder au pouvoir un jour.


Si les critiques de l’égalitarisme des anciens travaillistes étaient fondées, comment accepter qu’un leader politique pousse l’idéologie jusqu’à affirmer froidement que « la société n’existe pas » ? Jamais Churchill n’aurait dit une telle ineptie. Le pragmatique Churchill a réuni les Britanniques là où Thatcher les a divisés. Même le nationalisme de Margaret Thatcher doit être relativisé. S’il s’est affirmé face à l’Europe - et surtout face à l’Argentine ! -, il est resté bien soumis à l’égard des États-Unis. Rien de surprenant. On doit malheureusement à Margaret Thatcher la conversion d’une droite conservatrice soucieuse des valeurs collectives traditionnelles, celle du Churchill du « sang et des larmes », en une droite néolibérale radicalement individualiste et aussi déracinée du pays réel que la City est éloignée de Liverpool.


En ces temps où les chefs d’État se confondent si souvent avec les motifs de la tapisserie, reconnaissons pourtant que la Dame de fer avait la carrure d’un chef d’État.


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Chef d’État, Pierre Trudeau le fut aussi. L’ironie a voulu que, le jour même de la mort de Margaret Thatcher, on apprenne qu’en 1982 la Cour suprême canadienne avait enfreint le secret de l’instruction concernant le rapatriement de la Constitution canadienne. Je laisserai aux juristes tatillons le soin de juger de la gravité du scandale juridique. En attendant, il y a beaucoup de naïveté dans l’émoi que suscite cette révélation.


Car, au fond, n’est-elle pas dans l’ordre des choses ? Elle vient confirmer la thèse du coup d’État constitutionnel que fut ce rapatriement. Les mots « coup d’État » paraîtront exagérés à ceux qui croient que les coups d’État sont tous violents. Pourtant, dès 1639, dans un des premiers traités sur le sujet, Gabriel Naudé les définissait comme ces « actions hardies et extraordinaires que les princes sont contraints d’exécuter aux affaires difficiles et comme désespérées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ni forme de justice, hasardant l’intérêt du particulier, pour le bien du public ». Machiavel aurait parlé de « raison d’État ».


En 1982, Pierre Trudeau a refondé le Canada. Il n’a pu le faire qu’en rompant avec la tradition ancienne, mais jamais écrite, qui voulait que le Québec acquiesce à toute modification constitutionnelle de ses pouvoirs. Rappelons que l’affaire semblait « désespérée », comme dit Naudé, puisque depuis un quart de siècle les premiers ministres québécois avaient tous usé de leur veto. En chef d’État digne de Margaret Thatcher, Trudeau a donc pris les moyens qui s’imposaient. Ce n’était pas l’illégitimité du geste à l’égard du Québec, reconnue par la Cour suprême, qui allait l’arrêter. Trudeau a placé l’intérêt de sa nation - la canadienne, pas la québécoise - au-dessus de tout. Le Canada le lui a d’ailleurs bien rendu.


Au lieu de nous réfugier dans la morale et de poser en martyrs, comme le fait Lucien Bouchard (par « devoir de mémoire » !), ne devrions-nous pas reconnaître le courage dont a fait preuve Pierre Trudeau ? Voilà un homme qui croyait dans son pays et qui le défendit pied à pied. Reste à souhaiter que le Québec se trouve un jour des leaders de cette trempe… ou de celle de Margaret Thatcher.

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