Nature… humaine

Loin d’être éco-écœurée, l’animatrice Marie Plourde prête ses clés. On aimerait tous être son voisin…
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Loin d’être éco-écœurée, l’animatrice Marie Plourde prête ses clés. On aimerait tous être son voisin…

Chacun son trip, que je me dis. Et si on pouvait le faire sans émettre de GES, ce serait l’idéal. J’ai côtoyé assez d’écolos, faux et vrais, pour comprendre que si le but ne sert pas les intérêts personnels, rien ne se fait, rien ne s’accomplira.


Par intérêts personnels, on peut parler de toutes les banlieues de l’ego, poursuite de rêves de grandeur, désir de souscrire à une religion où la Terre-mère tient lieu de déesse et de se soumettre à sa loi, instinct du sarcleur-cueilleur revenu à la sagesse de ses instincts.


Je ne dis pas que cette loi n’est pas bonne. C’est la seule qui vaille, à mon sens, celle de la nature. Mais elle a engendré tant d’apôtres et de prêchi-prêcha issu de la nature… humaine. En vain.


Et ce ne sont pas les pires, car la secte du dieu argent génère bien plus de dégâts avec son culte aveugle pour la croissance. Mais au final, tout le monde cultive des contradictions, à défaut de cultiver du kale bio et d’en faire des chips au sel rose népalais importé à grands frais de cimes où il aurait dû rester. Les larmes de la Terre sont tout entières contenues dans ce sel millénaire.


En attendant de cultiver mon propre jardin, je pleure de nous voir faire du surplace de façon aussi peu efficace. Dans ce journal, il y a deux semaines, mon collègue Éric Desrosiers interviewait un de ces chantres de l’écologie (« Environnement et économie : l’échec des verts », Le Devoir, 30 mars 2013) ; une feuille de route longue comme ça, sous-ministre québécois au développement durable dans les années 90, commissaire au développement durable jusqu’en 2008, Harvey Mead a aussi été le président de Nature Québec, prof, militant de l’aube au premier Jour de la Terre, en 1970, où il tenait kiosque aux États-Unis.


Le bonhomme de 73 ans a été de tous les combats environnementaux et se définit comme un « optimiste opérationnel » et ex-environnementaliste. « Ex » comme dans too little, too late, baby, « optimiste » comme dans « la fin du monde est à quelle heure ? ». Selon lui, nous sommes les passagers du Titanic en train de nous demander s’il reste de la place en première classe.

 

Un gros party


Je corresponds à l’occasion avec Harvey Mead. Il se dit aujourd’hui blogueur (harveymead.org) et je l’ai appelé pour lui demander où s’en allait le mouvement écologique si même lui jetait l’éponge. « Le Jour de la Terre est devenu un gros party où 250 000 personnes vont marcher dans la rue, dit-il. Mais ça ne change rien ; au mieux, ça donne bonne conscience. Selon diverses sources très sérieuses, il nous reste dix ans à vivre comme nous le faisons. Après, nous serons dans la gestion de crises. »


Harvey a insisté sur la foutaise de l’économie verte (croissance + durable), parlé de la Chine et de son plan économique pour les 20 prochaines années (l’automobile), du PIB mondial qui allait quadrupler d’ici 2050 (croissance), de la récession permanente dans laquelle nous sommes plongés (à cause du pétrole qui fait augmenter le prix des tomates), des quatre-cinq milliards de pauvres sur la planète, dont 1,3 milliard gagnent moins de 1,25 $ par jour et crèvent la dalle.


« Rien ne sert de pleurer, surtout pour nous, les riches. La source de l’échec du mouvement environnemental se trouve dans le modèle économique qui exige une croissance illimitée de l’activité humaine sur une planète limitée. »


Essentiellement, si vous n’avez pas encore vu l’excellent documentaire de Mathieu Roy, Surviving Progress (sous-titré pour les malentendants), tout le message se résume à cela : « There’s no business on a dead planet. » Et l’humain est devenu une espèce envahissante, incapable de voir plus loin que le bout de son nez.


Que faire ? Je me demande la même chose. Des journalistes m’ont avoué ne plus oser aborder le sujet « écolo » car le public ne suit plus. Nous radotons depuis le film Les pétroleuses, sorti en 1971.


Un de mes amis, qui enseigne la fiscalité, m’a envoyé une étude stipulant qu’il faudrait que le prix du pétrole augmente de 75 % (disons à 3 $ le litre) pour que les comportements des gens commencent à changer.


Faudra patienter un peu. Sinon, le même prof me rapporte que le volet « éco-fiscalité » dans son cours (une heure et demie sur neuf heures) provoque des électrocardiogrammes plats chez ses étudiants. Zzzzzzzzzz.

 

L’auto-partage


Heureusement, il y a des gens plus optimistes et qui ont une vision plus romantique des choses. Je dis heureusement parce que ça nous permet de continuer à vivre sans trop changer nos habitudes. J’ai longuement jasé avec la doctorante et sociologue Laure Waridel, qui écrit présentement une thèse sur l’émergence d’une économie écologique et sociale.


Après 25 années de militantisme, Laure n’a toujours pas baissé les bras malgré les données catastrophiques et l’exploitation des ressources, institutionnalisée, légalisée. « Ça prend du temps, le changement, que ce soit la lutte des droits civiques aux États-Unis, les droits des femmes ou la planète, constate la marraine du café équitable au Québec. On veut des résultats immédiats. C’est très difficile, dans une culture où l’identité est associée à la consommation, de dire : soyez moins, existez moins. »


Laure ne voit qu’une issue : les liens. Rétablir les liens sociaux. Sortir de notre nombril pour réintégrer une communauté. « Il y a de magnifiques initiatives sociales partout. C’est juste qu’on ne les connaît pas. La clé, c’est recréer le lien et c’est prouvé que ça contribue au bonheur des individus et de la communauté. On est plus riches en partageant ! »


J’ai regardé autour de moi, dans mon quartier, ma rue, rien. Des portes closes. Et puis, je suis tombée sur l’animatrice et journaliste Marie Plourde, férue d’urbanisme, qui m’a expliqué le plus simplement du monde que dans sa petite rue, au centre de son petit Plateau Mont-Royal, elle fait de l’auto-partage.


- C’est quoi ça ?


- Eh ben, mes voisins sont prévenus que si l’auto est devant la porte, ils peuvent s’en servir. Ils savent où est la clé. Ils n’ont qu’à me laisser un message et partir avec.


Simple de même. Même pas suggéré par Luc Ferrandez. Une auto en partage. Je suis tombée des nues, épatée. Par cet esprit communautaire, surtout, par la confiance, le brin d’imagination. Penser en dehors de la boîte, comme dit Laure Waridel.


Je fais déjà de l’enfant-partage, pourquoi pas l’auto ? Et si c’est pas trop demander, vous me faites le plein d’essence sans éthanol (ça fait grimper le prix des tortillas), vous passez au lave-auto pour nettoyer le sel des tapis et vous faites changer les pneus d’hiver. Prenez votre temps. Je vais demander à mon voisin de me prêter son Dodge Ram Crew Cab si jamais j’ai une petite urgence.


***
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com : @cherejoblo

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Reçu Bon pour la casse, de Serge Latouche, sur les déraisons de l’obsolescence programmée (éditions LLL). Dans la foulée du livre Made to Break, paru il y a quelques années, les Français découvrent la progression du jetable, les premiers objets du genre étant les préservatifs, au XIXe siècle. Le rasoir jetable Gillette voit le jour en 1895. Les machines les plus « fragiles » ? Dans l’ordre : machines à laver, réfrigérateurs, séchoirs à linge, télévisions. J’ajouterais : les ? %$#@! d’imprimantes.


Serge Latouche, professeur d’économie à l’Université de Paris XI-Orsay, nous parle aussi de l’obsolescence alimentaire, vaste sujet qui commence à secouer les consommateurs. L’obsolescence touche au gaspillage des ressources naturelles et au débordement des dépotoirs. Et elle approvisionne un système économique plus proche de la folie que de la prudence.

 

Noté que Nature Québec nolisait un autobus pour transporter les militants de Québec à Montréal afin de participer à la Marche pour la Terre, le 21 avril. Cherchez l’erreur…

 

Visionné deux fois Surviving Progress, le documentaire de Mathieu Roy (2011). L’ampleur de ce qui nous attend est non seulement frappante lorsqu’on visualise « ze big picture », mais entérinée par tous les grands penseurs du monde. Le progrès n’est pas toujours une amélioration, même s’il est séduisant. Une leçon d’économie/écologie 101, ce film nous fait réaliser que nous sommes moins intelligents, comme espèce, que les singes dont nous descendons.


Nous nous sommes différenciés des « poilus » grâce à notre capacité à pouvoir poser la question « pourquoi ? ». Et c’est encore la question qui nous vient à l’esprit après avoir vu ce film passionnant.


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6 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 19 avril 2013 08 h 32

    L'échec de l'un n'est pas toujours celui de l'autre...

    Très intéressant texte, le titre m'avait fait peur, mais comme souvent, il n'était là que pour attirer l'attention, provoquer le lecteur quoi... Malgré tous les problèmes, l'Humanité progresse, c'est indéniable, et la facilité de communiquer à grande échelle est selon moi la clé de notre avenir, même si cela présente aussi des menaces. Le fractionnement actuel de l'information qui se démocratise de plus en plus grâce aux réseaux sociaux est un nécessaire contrepoids idéologique aux grands groupes médiatiques de plus en plus concentrés et contrôlés par des gens qui ne sont pas des amis de la planète, c'est le moins que l'on puisse dire.

    Pour ce qui est des prédictions apocalyptiques de gens comme Harvey Mead ou David Suzuki, qui prévoyait il y a quelques années que la vie sur Terre serait disparue dans cinquante ans, sont malheureusement le reflet de leur fin prochaine bien plus que celle de l'Humanité toute entière. Et Harvey Mead, un très habile polémiste, n'a jamais vraiment été un écologiste, mais bien toujours plutôt un philosophe qui réfléchissait à voix haute sur notre mode de vie, posant d'excellentes questions, mais ne fournissant pas toujours les réponses...

    Laissons le soin à d'autres, comme Laure Waridel et Steven Guilbault, de nous tracer la voie vers des solutions durables et équitables pour l'avenir de la planète.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 19 avril 2013 09 h 39

    Tagasho

    Quand il sera nécessaire, urgent et vital d'agir et que tous constateront et subiront cruellement dans leurs trippes les effets de notre comportement sur notre écoumène,
    Quand, d'autre part, tous ressentiront dans leur coeur de l'émotion et de l'envoûtement pour la beauté de notre écoumène,
    Quand nous prendront conscience d'être Tous pour un et un pour tous,

    Alors il se passera peut-être quelque chose...
    La nécessité, soutenue par l'intelligence et l'amour, est la mère de l'invention.

  • Gaston Carmichael - Inscrit 19 avril 2013 09 h 58

    Le point de vue de Hervé Kempf, gourou écologique

    Cette semaine, j'ai assisté à une conférence de celui-ci, venu au Canada pour mousser son dernier livre.

    Essentiellement, il a refait la démonstration que la croissance infinie était une utopie, et que bientôt nous frapperons un mur. Alors, la décroissance et la simplicité involontaire seront au menu. Les taux de chômage en hausse un peu partout dans le monde occidental sont pour lui un indice que le processus a déjà commencé. Il nous invite donc à réduire dès maintenant notre consommation, et à vivre vert.

    À une question de l'auditoire sur ce que lui, personnellement, faisait dans sa vie pour s'adapter aux nouvelles conditions, il a répondu qu'il ne possédait pas de lave-vaisselle, ni de micro-onde, ni de télévision, et se déplaçait en vélo. Il a cependant avoué un certain sentiment de culpabilité pour avoir pris l'avion pour venir nous voir.

    Si nous faisons tous comme lui, les manufatures fermeront en série. Suite à la fermeture des maufactures, la demande en métaux s'effondrera, et les mines fermeront en série. Imaginez un instant ce que sera le taux des sans emploi.

    Nous serions donc en pleine décroissance, mais la démographie, elle, continuera à croître. C'est intenable!

    La suite logique, est qu'il faudra nécessairement que la courrbe de la démographie s'inverse. Comment effectuer ce virage?

    Guerres, massacres, famines, etc... Est-ce c'est cela qui nous pend au bout du nez?

    Quand on y réfléchi, ces calamités ont toujours fait parti de l'humanité. C'est en quelque sorte une soupape de sécurité qui permet de rétablir un certain équilibre. imaginez quelle serait la population aujourd'hui si l'on n'aurait pas eu des Genghis Khan, des Hitler ou des Staline pour ralentir la cadence!

    • Serge Grenier - Inscrit 21 avril 2013 14 h 04

      Ce que vous nous montrez, c'est d'abord votre manque d'imagination et ensuite votre absence de sens de l'observations. Ce sont les grandes corporations qui font les pires mises à pied ces temps-ci et souvent sans la moindre justification économique. Et au contraire, si on réorientait notre mode de vie de façon plus écologique, il y aurait du travail pour tout le monde et la grande majorité s'en tireraient mieux qu'avant.

      Personne ne peut savoir si ces calamités ont toujours fait partie de l'humanité car on ne connait que les derniers dix mille ans de l'histoire des homo sapiens qui en compte au moins deux cent mille.

  • André Pilon - Inscrit 19 avril 2013 10 h 55

    Les pétroleuses? J'aime mieux ce que disait Denys Arcand dans Le déclin

    On était en 1984. Il y a donc pratiquement 30 ans. Voilà l'extrait qui me tourne dans la tête depuis tout ce temps:

    « Les signes du déclin de l'empire sont partout, la population qui méprise ses propres institutions, la baisse du taux de natalité, le refus des hommes de servir dans l'armée, la dette nationale devenue incontrôlable, la diminution constante des heures de travail, l'envahissement des fonctionnaires, la dégénérescence des élites. Avec l'écroulement du rêve marxiste-léniniste, on ne peut plus citer aucun modèle de société dont on aimerait dire « voilà comment nous aimerions vivre ».

    Comme sur le plan privé, à moins d'être mystique ou un saint, il est presque impossible de modeler sa vie sur aucun exemple autour de nous, ce que nous vivons, c'est un processus général d'effritement de toute l'existence. Et ce processus paraît inévitable. Même si comme à toutes les époques, vous trouverez des charlatans pour vous dire que le salut est dans la communication, les microcircuits imprimés, le renouveau religieux, la forme physique, ou dans n'importe quelle autre sottise, le déclin d'une civilisation est aussi inévitable que le vieillissement des individus. Au mieux on peut espérer retarder un peu le processus. C'est tout.

    Remarquez que nous ici nous avons la chance de vivre en bordure de l'empire, les chocs sont beaucoup moins violents. Il faut dire aussi que la période actuelle peut être très agréable à vivre pour certains côtés. De toute façon notre fonctionnement mental nous interdit toute autre forme d'expérience. Je ne crois pas qu'il y en aurait beaucoup parmi nous qui pourraient vivre au milieu des puritains de la Nouvelle-Angleterre en 1650 ».

  • Jacques Deschênes - Abonné 19 avril 2013 13 h 13

    Réduction de l'empreinte écologique

    L'économie compte sur la croissance, toujours la croissance, qui inclut la croissance de la population, et donc du nombre de consommateurs... Toute entreprise cherche toujours le plus grand nombre de clients possible. Alors, on fait un petit effort, et on y pense à deux fois avant de procréer? Comme réduction de l'empreinte écologique, qui dit mieux?