Terre outragée

<div>
	La Terre outragée (Land of Oblivion), présenté le 21 avril au Cinéma du Parc, se concentre sur l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl à travers la vie d’habitants de Pripiat, la ville voisine.</div>
Photo: Baruch Rafic
La Terre outragée (Land of Oblivion), présenté le 21 avril au Cinéma du Parc, se concentre sur l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl à travers la vie d’habitants de Pripiat, la ville voisine.

Lundi : Jour de la Terre. J’entends déjà des voix jovialistes répéter que le cerveau de l’homme sécrète son pharmakon (délicieux mot grec signifiant à la fois remède et poison) et qu’il saura bien faire refleurir les habitats par ses soins asséchés. « Cessez, disent ces voix, de déprimer les gens avec vos scénarios apocalyptiques. »


Cet argument, feu vert pour l’aveuglement, est le pire de tous. Rejeté !


On est nombreux à croire - les scientifiques nous donnent raison - qu’on fonce vers des désastres environnementaux tête baissée, en se gelant d’alcool, de dope, de travail, d’écrans multiples ou de tout ce qui traîne, pour pousser l’évidence vers son angle mort.


Remarquez, les thèmes à cocher au calendrier semblent toujours dérisoires. On a une Journée des femmes, c’est dire ! Belle excuse pour se laver les mains sur le sujet le reste du temps. Mais il faut bien commencer quelque part. Une date. Ce lundi. Après des années d’angoisse, faut dire.


Un jour, mon père m’a mis un livre entre les mains : « Tu devrais lire ça ! » L’essai s’intitulait L’utopie ou la mort de l’agronome français René Dumont. Ce traité écologiste, pacifiste et tiers-mondiste publié en 1974, hautement visionnaire (avec quelques excès maoïstes), montrait du doigt, avant tout le monde, le capitalisme sauvage, l’urbanisation galopante, les écosystèmes en péril, la pollution des pays riches. Quarante ans plus tard, le livre constitue un classique du genre.


René Dumont, l’homme-siècle, tel était le titre du documentaire que Richard D. Lavoie lui a consacré en 2001. À visionner sur le site de l’Office national du film. « Si on prolonge les erreurs du XXe siècle au XXIe siècle, c’est la mort au bout », prévient-il.


René Dumont cria longtemps dans le désert, prophète raillé par ses illustres confrères, les chefs d’État, les gens d’affaires. Il mourut en 2001, désespéré de n’avoir su convaincre les humains de l’urgence d’agir pour sauver la Terre, leur peau et celle des générations à venir, mais il ne criait plus seul.


L’écologiste agronome avait eu le temps de voir ses prédictions se concrétiser, ses détracteurs trembler et des milliers de voix se joindre à la sienne.


J’ai pensé à lui souvent en parcourant des contrées lointaines, là où le coeur vous serre. Il y a quelques années, dans la province du Sabah, sur l’île de Bornéo, par exemple. On visitait une bande de terre en bordure d’une rivière, vraie arche de Noé tant se bousculaient des espèces animales à vue de pirogue. Par ici les singes nasiques, les orangs-outangs, les crocodiles jaunes, les myriades d’oiseaux multicolores et autres bêtes exotiques volantes, grimpantes ou rampantes ! C’est que, tout autour de cette langue de terre, la déforestation avait chassé la faune, dont les survivants cohabitaient tant bien que mal sur ces quelques kilomètres de rives transformées en zoo par la force des choses. Un désastre écologique parmi d’autres. À hurler !


Jour de la Terre, donc, avec corvées de nettoyage et de compostage, manifestations, cris d’alarme répercutés aux quatre coins du monde. Deux cents millions de personnes dans 141 pays y participent. Les réseaux sociaux sont mis à contribution et le plus grand espoir de lendemains meilleurs repose sur les générations montantes élevées avec la menace écologique, qui peuvent se mobiliser sur un clic, et changer le monde. Qui sait ? Faut rêver.


En ce jour consacré, autant se taper des films sur la question, un coup parti.


Le documentaire de Mathieu Roy et Harold Crooks Survivre au progrès sera présenté sur les ondes d’Explora lundi soir. Il embrasse large dans plusieurs pays du monde, recueille les voix de bien des bonzes écologistes, montre l’étendue des dégâts planétaires. Un message identique à celui de René Dumont à quatre décennies d’intervalle. Reste à l’écouter.


À voir aussi, au Cinéma du Parc le 21 avril, dans le cadre du Festival des films sur l’environnement de Montréal, un bon film : La Terre outragée (Land of Oblivion). Il est repris le 26 avril avec discussion de Nicolas Mainville, le directeur de Greenpeace Québec. Réalisée par la Franco-Israélienne Michale Boganim, lancée d’abord à la Mostra de Venise, cette fiction n’ausculte pas la planète entière. Elle se concentre plutôt sur l’accident catastrophique à la centrale nucléaire de Tchernobyl en avril 1986, à travers la vie d’habitants de Pripiat, la ville voisine. Sous la pluie jaune et noire radioactive, voici ces Ukrainiens en fuite, sans emporter leurs biens.


Et dix ans plus tard, Anya (Olga Kurylenko), rendue veuve le jour de son mariage par cette explosion nucléaire, sert de guide à des touristes en mal de sensations fortes. Ils viennent visiter la terre empoisonnée, hantée par ses fantômes. « Tchernobyl signifie absinthe, l’herbe de l’oubli », précise Anya. Mais le film parle de mémoire et fait écho aux reportages sur la centrale de Fukushima, en cette terre vraiment très outragée qui n’a pas trop le coeur à la fête. Le noir est de mise.

 

Pour la suite du monde


Dans un tout autre ordre d’idées, un mot sur les protestations nombreuses suivant la composition du groupe de travail penché sur les enjeux du cinéma québécois, patronné par François Macerola de la SODEC et Rachel Laperrière, sous-ministre de la Culture. Le Devoir a laissé la parole aux uns comme aux unes et bien de justes arguments sont sortis du chapeau : c’est vrai que des noms manquent et qu’on est déçus.


Il y a des nominations politiques là-dedans, on le voit bien, mais d’autres sont légitimes. Le comité n’a fait siéger à son groupe aucune association, sauf que, le cas échéant, les exclues auraient hurlé encore plus fort. À cette étape des choses, on leur conseille de livrer des rapports de haute qualité aux membres du groupe venus recueillir leurs témoignages et de pousser ensuite leurs pions. Sinon, autant saborder le rapport avant qu’il ne soit écrit. Parfois, malgré les défauts du véhicule, faut rouler aussi pour la suite du monde…


 

René Dumont : l'homme-siècle par Richard D. Lavoie, Office national du film du Canada