On connaît la chanson

Sophie Létourneau vient de publier Chanson française, un roman de filles loin de la chick lit.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Sophie Létourneau vient de publier Chanson française, un roman de filles loin de la chick lit.

Je viens de refermer Chanson française de Sophie Létourneau : je suis sous le charme. Tant de fraîcheur, de moments de grâce, d’arrêts sur image. Tellement de passages qui font rêver. Comme dans rêver sa vie. Même si, du rêve à la réalité, la vie finit parfois (toujours ?) par nous rattraper.


L’amour est au rendez-vous. C’est même le sujet principal du roman. L’amour avec un grand A, celui qui nous tombe dessus quand on ne l’attend pas, auquel on ne croyait plus. Celui qui balaie tout. Pendant un certain temps du moins…


Chanson française, ou comment un simple malentendu peut mener à la rupture amoureuse. Chanson française, ou comment savoir que c’est lui, l’homme de notre vie ? Et puis, qu’est-ce que ça voudrait dire au juste ?


Chanson française, ou le milieu de la vingtaine, quand on est une fille appelée vers l’ailleurs, qui veut mordre dans la vie, voler de ses propres ailes, au risque de perdre celui qu’on croyait (qu’on croit encore ?) être l’homme de sa vie.


Un roman de filles, Chanson française ? Peut-être. C’est l’amour vu du point de vue féminin en tout cas, ça c’est sûr. Et l’autre, le « sexe opposé », vu du point de vue féminin. Mais ce n’est certainement pas ce qu’on entend habituellement par littérature girly, du genre chik lit prémâchée.


Je veux dire qu’il y a ici une écriture, un ton, une voix. Et un rythme qui s’entend, qui fait vibrer les mots, qui nous prend physiquement, nous emporte, nous transporte.


Une fois n’est pas coutume, permettez-moi de me citer : « Il y a un ton, un rythme. Il y a un point de vue, une atmosphère. On y croit. On se dit voilà, je suis devant un vrai livre, écrit par un vrai écrivain. Et si l’on assistait à la naissance d’une nouvelle voix en littérature québécoise ? »


C’était il y a près de sept ans, je venais de lire le premier livre d’une jeune femme de 26 ans, Polaroïds. Un récit sur l’enfance et l’adolescence composé de 40 petits fragments, comme autant de petits instantanés qui, à partir de petits riens, croquent la vie sur le vif. Ce n’est pas pour me vanter, mais ça y était : j’ai eu raison de croire en Sophie Létourneau, en son talent - je ne suis pas la seule d’ailleurs.


Ce qui m’a séduite dans Chanson française, c’est d’abord le titre. J’entendais déjà une ritournelle. Et en effet, elle est bel et bien là. Elle commence lentement puis elle tourbillonne. Plus on avance dans le roman, plus les événements (et les émotions) se précipitent, jusqu’à atteindre la vitesse d’un film projeté en accéléré.


La ritournelle s’entend aussi par le biais des paroles de chansons placées stratégiquement, au début de chacune des quatre parties du récit - si l’on exclut le prélude (brève mise en situation de l’histoire) et la sortie (suite succincte de l’histoire plusieurs années plus tard). Il s’agit de chansons d’amour, bien sûr. De Françoise Hardy, de Barbara, de Jeanne Moreau… et de Jean-Pierre Ferland.


L’histoire se passe entre Montréal et Paris. Entre une Québécoise qui rêve de s’installer à Paris et un Français qui vit à Montréal. Je vous laisse deviner la suite. Mais l’histoire est double, en fait. Il y aura un autre Français dans le décor. Entre les deux, le coeur balance…


L’essentiel se passe en un peu plus d’une année, sur quatre saisons. Tout est raconté au passé. Ce qui ajoute à la nostalgie doucement bercée de mélancolie. On avance en apesanteur, le récit est à fleur de peau sans en faire trop. Pas de lourdeur, même quand le drame se pointe, même quand le ciel s’effondre.


Les détails du quotidien, du temps qu’il fait, des vêtements portés, des lieux fréquentés, de la nourriture ingurgitée, des gestes posés… tout ça est très concret. Et vivant. On s’y croirait. Atmosphère, atmosphère !


La phrase est courte, souvent hachurée. Au tournant, elle s’élance parfois, elle se déploie. On l’entend. On entend la phrase, son rythme, comme je vous le disais. Et on entend tout ce qui n’est pas dit, qui vibre par en dessous.


Par-dessus tout, c’est le vent qui porte l’héroïne qui m’a séduite. Malgré les doutes, les hésitations, les contradictions qui l’affligent. Malgré sa valse-hésitation continuelle. Pétillante de vie, cette Béatrice, qui se dit à elle-même : « Mais tu garderais toujours l’illusion qu’il ne sert à rien de vivre si l’on ne rêve pas sa vie. »


À moins que ce ne soit pas à elle-même que l’héroïne s’adresse. À moins qu’elle ne serve que de miroir, qu’elle soit une héroïne par projection. À moins que le lecteur, la lectrice, soit le héros, l’héroïne de l’histoire. D’où le tu constant dans le roman.


Au-delà de la distance que cela crée habituellement en littérature, parfois jusqu’à la froideur, c’est l’effet on-ne-se-prend-pas-au-sérieux qui se dégage du tu ici. C’est comme si l’auteure nous tendait son livre avec un clin d’oeil. Tout se passe à la deuxième personne du singulier finalement. Un tu féminin, d’accord. Qui aime au féminin, jouit au féminin, pense, rêve, s’exprime, agit, s’habille, devient parent au féminin. Justement, un lecteur masculin qui se prend au jeu du tu pourrait vivre là une expérience différente. Et qui sait, voir autrement (de l’intérieur ?) ce qu’on attribue normalement à la féminité. En particulier pour ce qui concerne le sentiment amoureux.


Personnellement, je me suis complètement approprié le tu de Béatrice, en rêvant sa vie comme si c’était la mienne.

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