Les certitudes

C’est le décor des meilleures conversations. Une cuisine, un désordre de verres et de bouteilles. Les personnages, des amis, emportés par une légère ivresse et la fièvre du samedi soir se remontent un peu. On discute de tout, surtout de rien, on s’obstine ferme, employant des arguments qui, souvent, ne valent pas tripette. C’est un de mes moments favoris de la vie où les enjeux de société sont renvoyés au niveau du sport professionnel : dans l’arène des conversations où domine immanquablement la bullshit.

Pour la 257e fois, le débat porte sur le statut de l’homme blanc hétérosexuel (ou HBH) comme cible du ridicule chez les publicitaires. Ça tombe bien, il y en a dans la salle. Des hommes, et des publicitaires. Et quelques filles qui trouvent tout à fait justifiable que l’HBH soit un peu malmené après que la femme eut subi un sort semblable, de même que tous les autres représentants de la société à l’ère d’avant la rectitude politique.


En réponse à la question « l’HBH est-il l’ultime souffre-douleur de la pub ? », la réponse a fini par ressembler à quelque chose comme : ouin, pis ?


Je l’expliquerai plus loin. Mais avant, je dois préciser que le chroniqueur connaît parfois des moments où il semble que les sujets conspirent afin de se faire une place jusque dans le journal, malgré l’actualité et les priorités du moment.


Dans le cas qui nous occupe, ça a commencé avec une série d’événements fortement médiatisés par les journaux jaunes et qui mettent en scène des désespérés. Un type qui se suicide dans une garderie après avoir tenté d’immoler son ex. Un autre qui tente de poignarder sa blonde à quelques maisons de chez moi.


J’entrepris donc de sonder le coeur des hommes, parce que terriblement hermétique. Un ami qui se spécialise dans la détresse masculine m’exposera que c’est précisément cette fermeture qui transforme le coeur masculin en bombe. Replié sur lui-même, dans une culture qui lui impose encore d’être fier, et fort, et de fermer sa gueule, l’homme accumule la souffrance jusqu’à l’explosion. Incapable de ventiler, de mettre en mots ce qu’il vit parce qu’il ignore qui il est - l’introspection est encore considérée comme un comportement féminin -, propulsé par un certain narcissisme et dépourvu de cette voix qui me dit à moi que la violence est la pire des solutions, il commet alors l’irréparable.


Et le lendemain matin, on trouve toujours un imbécile pour nous dire que c’est la faute des féministes, que c’était donc ben mieux dans le temps, que l’HBH est perdu, qu’il ne sait plus quel rôle il doit jouer dans la société, et j’en passe des meilleures.


Vous me trouvez dur ?


Moi, je nous trouve mous. Mous et inconscients. Pour revenir à la question de la place de l’HBH dans la publicité, il se trouve qu’il n’a peut-être que celle qu’il mérite.


J’exagère ? Peut-être un peu. Mais j’en ai plus qu’assez des discours misérabilistes ou des entreprises de glorification du mâle primaire, qui, s’il prenait quelques heures de son précieux temps de hockey pour regarder Mad Men, se rendrait compte que l’HBH d’avant le féminisme n’était pas moins terrassé par l’angoisse que ses contemporains.


Le sujet s’accrochant à mon quotidien, il m’a poursuivi jusque dans la voiture où j’écoutais un animateur de radio se péter les bretelles à propos de l’extraordinaire réaction soulevée par sa « journée des gars », moment à inscrire au calendrier pour tous ceux qui résument leur masculinité à une portion de côtes levées et une course de démolition. Et la discussion de suivre à propos de « ce que c’est un homme », où l’on déployait des perles comme : « les hommes n’ont pas besoin de venir brailler en public » pour exposer leurs problèmes, et autres stéréotypes qui viennent justement envenimer l’état psychologique précaire d’hommes en détresse auxquels on continue de prescrire, socialement, une tape dans le dos et une grosse bière pour venir à bout de leurs ennuis.


Je disais que nous sommes inconscients, parce que c’est ainsi qu’on fabrique des bombes dans le coeur des hommes : en s’accrochant à des modèles qui datent du pléistocène.


Au fond, je n’ai rien contre la publicité où l’on dépeint l’HBH comme un abruti. Parce que je ne m’y reconnais pas une seconde. Et parce que j’y vois le miroir du refus de l’HBH, mais plus encore de ses porte-parole qui portent leurs couilles en bandoulière, de rénover cette identité. C’est la même sclérose que chez ceux qui sont convaincus que, comme civilisation, nous avons atteint un idéal. Une sorte de satisfaction dans ce que l’on considère comme le « moins pire des systèmes », et qui pourtant montre des lignes de faille plus inquiétantes chaque jour.


Placés devant le choix entre l’instabilité d’une remise en question qui pourrait nous sauver et le statu quo, nous choisissons le parti des certitudes qui rassurent.

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