Les chevaux de Guérin

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	Décédé le 1er mars, l’éditeur Marc-Aimé Guérin ne doutait de rien, surtout pas de lui.</div>
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir
Décédé le 1er mars, l’éditeur Marc-Aimé Guérin ne doutait de rien, surtout pas de lui.

À l’hippodrome Blue Bonnets, il y avait encore quelques chevaux qui hennissaient çà et là en attendant leurs courses.

Dans les paddocks, quelques vieux entraîneurs se rappelaient l’époque pourtant pas si lointaine où leurs bêtes soulevaient des foules et amassaient de l’argent pour des financiers comme Jean-Louis Lévesque et Paul Desmarais.

Mais il n’y avait plus personne.
 
Loto-Québec avait pris soin de faire galoper le peuple jusqu’au dépanneur du coin plutôt qu’aux courses, sachant qu’une Poule aux œufs d’or, surtout si elle est privée de tête, est toujours plus facile à suivre qu’un cheval fringant.

C’était donc le désert dans les estrades de Blue Bonnets. Néanmoins, le vaste restaurant vitré et étagé continuait d’offrir un énorme buffet comme aux temps de ses années les plus fastes.

J’étais allé voir le champ de courses avec quelques amis mexicains curieux d’apercevoir de plus près l’un des gros fantômes qui hantent Montréal.

Au restaurant, nous étions seuls, ou presque. Un garçon en livrée se promenait pour recueillir les paris avec un terminal portatif. La voix métallique de l’annonceur maison occupait tout cet espace où autrement on aurait pu entendre voler une mouche. « Mesdames et messieurs, ladys and gentlemen, attention ! attention ! » À peine deux ou trois tablées, ici et là, pour l’écouter piaffer devant son micro.

Près des immenses baies vitrées, un homme seul, un carnet de notes posé devant lui. Sa grosse tête lisse, auréolée d’une couronne de cheveux gris, laissait paraître de trois quarts le profil d’un herbivore dont la corpulence générale permettait d’assurer que celui-ci mangeait beaucoup de viande. C’était l’éditeur Marc-Aimé Guérin, décédé le 1er mars dernier.

— Que faites-vous ici, M. Guérin ?
 
— Je viens voir courir mes chevaux !
 
Il en possédait plusieurs dizaines. Des chevaux de course, mais aussi, à une époque, des percherons, de puissants chevaux de trait. De beaux chevaux d’airain.

Il aimait les chevaux de longue date, selon une vieille culture équestre qui est à peu près disparue aujourd’hui.
 
Chaque homme a sa danseuse. Pour Guérin, c’étaient d’abord les chevaux. Il en connaissait le prix autant que la valeur.
 
L’éditeur possédait notamment le trotteur Val Taurus, qu’il avait offert à sa fille. Cette bête avait remporté la finale de la Coupe des éleveurs en 2006, tout en décrochant le titre de cheval de l’année. Mis au départ dans huit épreuves à l’hippodrome de Montréal, Val Taurus n’en perdit aucune.

Aux courses, devant moi, Guérin a gagné ce jour-là quelques milliers de dollars. Chaque fois, il était très sûr de lui au moment de parier.
 
Marc-Aimé Guérin affectait cette même assurance dans l’édition, ne doutant de rien, surtout pas de lui.
 
Quelque temps plus tôt, à table au restaurant Gutenberg, il m’avait déjà raconté ses débuts d’éditeur scolaire.
 
Lié au monde de l’éducation des adultes, il avait su profiter de l’encre noire d’une vieille presse offset A B Dick pour publier d’abord des petits cahiers d’étude. Dans les années 1960, après deux siècles de retard, le monde de l’éducation se développait enfin au Québec. L’éducation devenait accessible. On en comprenait mieux l’importance et la portée. Aussi la demande était-elle grande pour du matériel pédagogique. Il n’y avait rien ou si peu. Tout était à faire. Et on fit en conséquence du meilleur comme du pire. Chose certaine, la vente de manuels scolaires rendait son homme prospère. Une vraie manne.

Dictionnaires, manuels, papeterie… Guérin « l’éditeur des écoles » eut la mainmise durant nombre d’années sur un des secteurs les plus payants de l’édition.

Au début des années 1970, l’incendie de son immeuble de la rue Saint-Denis, loin d’être fatal à ses affaires, lui permit au contraire de toucher une substantielle prime d’assurance qui lui donna un nouvel élan, m’expliqua-t-il. Les étages abîmés par le feu ne furent pas reconstruits entièrement. Encore aujourd’hui, on voit bien que cet immeuble est plus bas que ceux voisins : on a tout juste reconstruit un toit sur ce qui restait de l’immeuble. Avec le temps, Guérin avait acheté plusieurs immeubles du Plateau Mont-Royal, de même qu’une imprimerie.

Depuis le temps, l’allure des différents magasins du libraire-éditeur avait beaucoup vieilli, comme celle de leur fondateur, lequel se manifestait désormais beaucoup moins que par le passé. En 2012-2013, paraît-il, « aucun livre de Guérin éditeur n’apparaît sur la liste des manuels approuvés par le ministère de l’Éducation du Québec pour le primaire et le secondaire ».

À 84 ans, l’éditeur venait d’être reconnu inapte à comparaître devant la cour dans des histoires de mœurs impliquant une mineure entre 1969 et 1972. Après avoir raconté des histoires scabreuses aux accents chevalins auxquelles l’éditeur l’aurait mêlée, la plaignante vient d’annoncer qu’elle poursuivrait désormais la succession.

Entre 1998 et 2002, Marc-Aimé Guérin avait par ailleurs offert des cadeaux d’une valeur d’environ 2 millions de dollars à une ancienne danseuse érotique du cabaret Chez Parée. L’affaire se retrouva devant les tribunaux et la belle fut acquittée.

Il n’en demeure par moins que les quelques milliers de dollars de bijoux provenant de chez Birks, la Mercedes de location, les huit manteaux de fourrure, le joli voyage de même que quelques autres babioles du même genre offertes à cette dame donnent une bonne idée des moyens de l’éditeur.

Marc-Aimé Guérin se piquait de beaucoup fréquenter les classiques de la littérature, tout en pestant contre ce qu’il considérait comme la déchéance générale de notre monde, qui plongeait selon lui du côté de la vulgarité. Après un échange vigoureux entre lui et moi où il m’avait plaidé l’à-propos de favoriser des pouvoirs forts, ce généreux éditeur m’avait gentiment fait envoyer par sa secrétaire un exemplaire original des Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, un auteur qu’il affectionnait à sa façon.

C’était un bien curieux personnage, ce Marc-Aimé Guérin. Un homme digne à tout le moins d’un roman.
 
***
 
Qu’est-ce qu’un classique ? George Steiner s’est employé à l’expliquer au fil de milliers de pages, lesquelles sont souvent géniales même si elles ne sont pas toujours spécialement digestes. Steiner a montré à quel point un classique n’a de cesse d’être vivant.

Viennent de paraître ses œuvres réunies sous une même couverture, dans la collection « Quarto ».
 
Autant j’arrive à aimer Steiner à la pièce, autant le fait de l’avoir devant moi en bloc m’assomme. Génial passeur des cultures, ce polyglotte très finement lettré me semble néanmoins parfois tourner quelque peu en rond. Il n’en reste pas moins un maître.

Parlant de la lecture des classiques, une amie historienne était plongée ces derniers jours dans Tacite aux fins de recherches. Elle tombe ainsi sur un passage d’une formidable actualité qu’elle m’envoie en riant autant que j’ai ri en écoutant la députée anglaise Glenda Jackson pester contre les thuriféraires de lady Thatcher.

Nous sommes en 50 après Jésus-Christ. C’est Tacite qui raconte.
 
Gnaeus Domitius Corbulo, consul et général romain, fils d’une famille de magistrats de la République, peste contre la dégradation de ce qui constitue alors l’Italie.

Corbulo ne cesse de dénoncer l’état pitoyable des infrastructures. Corbulo, écrit Tacite dans ses Annales au livre III, « ne cessait de dénoncer le mauvais état des chemins, qui, par la fraude des entrepreneurs et la négligence des magistrats, étaient rompus et impraticables dans presque toute l’Italie. II se chargea volontiers d’y pourvoir ; ce qui tourna moins à l’avantage du public qu’à la ruine de beaucoup de particuliers, auxquels il ôta la fortune et l’honneur par des condamnations et des ventes à l’encan. »

Tiens, tiens…
 
Vous y croyez, vous, à Denis Coderre en consul romain ?

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