Union Est-Ouest

L’union fait la force, c’est bien connu. Or le milieu du cinéma est à ce point balkanisé que l’union annoncée mercredi du Cinéma Beaubien et du Cinéma du Parc prend presque des allures de conte de fées. Capulet et Montaigu, aimez-vous.


Les deux établissements sont situés à 6,4 kilomètres à peine l’un de l’autre. Mais tout un monde les sépare. À l’Est, le Beaubien, dernier cinéma de quartier à Montréal - qui doit en partie sa longévité au fait qu’il a longtemps abrité, à l’étage, le siège social au Québec de Cineplex Odeon -, propose en majorité à ses visiteurs du coin et d’ailleurs une gamme de films québécois et français. À l’Ouest, le Parc, placé depuis 2006 sous la gouvernance du vétéran des salles art et essai Roland Smith (qui présidait autrefois aux destinées de l’Outremont, entre autres), offre essentiellement des films en anglais ou sous-titrés en anglais, afin de répondre à la demande de sa première clientèle : les étudiants de l’Université McGill et la population anglo du ghetto du même nom. Les clients de l’un et de l’autre, on le suppose, ne devaient se croiser qu’en période de festival. Et rien n’indique qu’ils vont davantage se mêler maintenant que Mario Fortin, directeur général du Beaubien, prend en charge l’administration et la programmation du Cinéma du Parc.


En effet, Fortin, prudent, ne prévoit pas de modifier la politique éditoriale du cinéma. Mais la gestion de huit salles (trois au Parc, cinq au Beaubien) lui donnera un plus grand pouvoir de négociation auprès des distributeurs et permettra également de faire circuler certains films d’un établissement à l’autre, s’il y a conformité avec les mandats de chacun. Ainsi, le Parc pourrait programmer un film français qui joue au Beaubien s’il possède des sous-titres anglais. L’inverse est également possible, voire souhaitable. Les films sortent en salle et disparaissent de plus en plus vite. Le dédoublement permettrait de tirer un plus grand avantage de l’impact médiatique qu’ils produisent.


À l’heure actuelle, les films francophones programmés avec sous-titres anglais vont invariablement se poser sur les écrans du Cineplex Odeon Forum. Il est même devenu une tradition, pour les distributeurs de films québécois et français, d’offrir cette option à la clientèle anglo-montréalaise. On y joue présentement L’homme qui rit et Ombline, deux films produits dans l’Hexagone. Par son association avec le Beaubien, le Parc (dont Roland Smith demeure le conseiller artistique) proposera donc une fenêtre supplémentaire pour le cinéma français sous-titré en anglais. Dans une structure indépendante, d’économie sociale, subordonnée à aucune autre force que celle du désir d’offrir des films de la meilleure qualité possible à une clientèle de la meilleure qualité possible. Espérons maintenant que cette union fera boule de neige afin de permettre aux autres salles d’art et essai de s’unir afin de faire front commun dans un marché résolument dominé par les grandes chaînes.


***


« Je suis certaine que Margaret Thatcher se ferait traîner de force, à cor et à cri, devant l’autel du féminisme. Mais elle était une féministe, qu’elle l’ait voulu ou non », déclarait l’année dernière l’actrice Meryl Streep au Festival de Berlin, où la projection hors concours de The Iron Lady coïncidait avec la remise d’un Ours d’or pour l’ensemble de sa carrière. Celle de Streep, pas celle de Thatcher.


Le film de Pyllida Lloyd, auquel tout le monde nous renvoie depuis l’annonce du décès de la Dame de fer en début de semaine, est assez médiocre. Le passage à la moulinette de la fiction de la vie de cette fille d’épicier n’est guère heureux, et sans la performance de Streep, il serait passé à la trappe. En revanche, plusieurs films de grande qualité se sont intéressés au régime thatchérien, particulièrement à ses conséquences. Je pense au combat des ouvriers du charbon pour sauver leurs mines fermées sur ordre du gouvernement, raconté dans Brassed Off, de Mark Herman. Ou encore à la grève de la faim des prisonniers de l’IRA réclamant en vain le statut de prisonniers de guerre, brillamment racontée par deux fictions aux antipodes : Some Mother’s Son, de Terry George, et plus récemment Hunger, de Steve McQueen.


Cela dit, mis à part l’écrivain Jonathan Coe dans son remarquable Testament à l’anglaise, personne au cinéma n’a aussi bien saisi l’esprit des années Thatcher, et en direct s’il vous plaît, que Stephen Frears. Le point de vue résolument à gauche, le coeur battant pour les ouvriers, les marginaux, les Pakistanais, Frears nous a offert en 1984 My Beautiful Laundrette, une comédie sentimentale gaie qui, bien que tournée pour la télévision, a connu un succès mondial en salle, en plus de révéler un jeune acteur du nom de Daniel Day Lewis. Vint ensuite en 1987 Sammy and Rosie Get Laid, sur un jeune couple bohème et interethnique accueillant sous son toit le père de monsieur, un politicien pakistanais.


Au-delà des hommages flatteurs entendus à gauche et à droite cette semaine, heureusement le cinéma garde la mémoire de l’empreinte laissée par Margaret Thatcher.

À voir en vidéo