Nelly, sous la morsure du serpent

Sophie Cadieux dans La fureur de ce que je pense à L’Espace Go.
Photo: Caroline Laberge Sophie Cadieux dans La fureur de ce que je pense à L’Espace Go.

Le titre d’une biographie de Henry Scott-Stokes, Mort et vie de Mishima, m’avait frappée en 1985 par son terrible pouvoir évocateur. Le suicide par seppuku (hara-kiri) le 25 novembre 1970 du célèbre écrivain japonais, presque en direct à la télé nippone, avait tant marqué les esprits qu’il faisait écran à l’oeuvre et à la vie de Yukio Mishima, pâlies sous l’ombre du sabre. D’où le titre de la bio, démarrant sur cette mort à la samouraï, pour remonter ensuite le cours de l’existence et de la création de l’auteur de Confession d’un masque. L’oeuvre et la vie de l’auteur japonais, réactionnaire exalté, poète endeuillé par la médiocrité du monde, étaient liées à la guerre, à l’atomisation d’Hiroshima et de Nagasaki, à son pays aux codes millénaires de douleurs sacrificielles et de hiérarchies sacrées, brisées par la reddition de l’empereur en 1945.

Sous tous les cieux, on le voit bien, une mort volontaire d’artiste enveloppe celui-ci d’une aura trouble venue colorer tout son héritage. Difficile d’éviter ce piège-là. Tout y pousse. Chez nous, après l’étonnant seppuku de Dédé Fortin, on n’écoutait plus ses chansons de la même manière, y cherchant, et y trouvant, des accents crépusculaires prémonitoires, presque du sang séché collé aux rimes.


Les racines québécoises sont plus fragiles que celles du Japon, mais nos artistes témoignent d’elles sans arrêt, au point parfois de s’immoler aussi sur leur héritage social mal digéré.


Mort et vie de Nelly Arcan. On pourrait titrer de la même manière une bio de cette tragédienne québécoise. La romancière de Putain et de Folle, suffoquant sous le mal de vivre d’une féminité affolée, pendue en 2009, fascine la galerie davantage par les péripéties de sa vie et de son suicide que par une oeuvre qu’on aurait intérêt à mieux revisiter.


Car ses livres volent au-dessus des clichés posés sur elle, plus révélateurs, autrement inspirés. À Nelly le grand plongeon dans la psyché féminine. Toute tragédie doit être poussée à ses dernières extrémités pour trouver sa portée. Elle aura écrit à sa manière, celle des femmes, à coups de sexualité spectacle, de corps instrumentalisés pour mieux les offrir en sacrifice. Objet pour autrui, poupée cassée, femme hurlante et voilée sous sa beauté entretenue, son sexe longtemps livré aux clients contre argent sonnant.


Morte vraiment, Nelly Arcan, alias Isabelle Fortier ? Elle revit et revivra longtemps par sa parole qui porte. Anne Émond (derrière Nuit # 1) planche sur un scénario de film consacré à l’écrivaine, déposé auprès des institutions l’an prochain.


Et puis… Et puis, jusqu’au 4 mai, le théâtre lui donne ce merveilleux coup de chapeau, à l’Espace Go, en plusieurs femmes (six actrices, une danseuse) et autant de chambres d’un hôtel de passe. Un peu comme Albertine en cinq temps, cette Nelly en sept voix, en sept costumes, en sept cubicules, en sept visages, lance un unique hurlement en écho répercuté.


L’Espace Go demeure l’un des seuls lieux culturels de Montréal où la parole des femmes, les regards posés sur elles demeurent sacralisés, sans préjugés, sans paternalisme ni ricanements machos. On y respire. Nelly Arcan devrait s’y plaire.


On félicite Sophie Cadieux, artiste en résidence à l’Espace Go, d’avoir porté à bout de bras ce spectacle arcanien, La fureur de ce que je pense, comme Marie Brassard pour l’avoir mis en scène. Les actrices aussi, facettes d’une même femme aspirée par le vide, noyée comme Narcisse dans son reflet brillant sur les eaux de sa névrose.


L’intimité de la blonde iconique revit ici à travers des choix de textes très judicieux, loin de la quête des passages sulfureux, cherchant plutôt à éclairer ses démons venus de sa société et de sa famille. Le mépris de son propre sexe venait de loin : de ses parents qui attendaient un garçon, de sa soeur morte un an avant sa naissance, du catholicisme étroit de son éducation, si sexiste. Ses mutineries littéraires rappellent étrangement - sans considération de qualité - les accents révoltés d’Anne Hébert dans Le torrent, cinquante ans plus tôt. Même métaphore de la plus terrible dépossession.


Tout semble avoir changé chez nous entre ces deux prises de parole féminine. Pas si simple, pas partout ! Et voyez l’inconscient collectif traîner toujours son vieux baluchon.


Nelly Arcan a porté le fardeau de son corps comme une croix en plusieurs stations. D’autant plus collée à l’imagerie chrétienne que cette romancière née en 1973 fut bizarrement enfantée, après l’heure, par un Québec de la Grande Noirceur. Anachronisme ? Oui et non. Née hors des grands centres, là où les traditions vivent plus longtemps qu’en ville, à Lac-Mégantic, au sein d’une famille très catholique, c’est la peur de l’enfer et le mépris de la sexualité brandis par le père qui ont fêlé son miroir, autant que la pression millénaire pour museler les femmes. Tant de facteurs sont à l’origine de ses cris et du dernier silence.


Des extraits de son autofiction Putain, publié en 2001, sont parmi d’autres incarnés sur scène. Et arrachés au roman, ils mettent en pleine lumière, au chapitre des blessures incurables, celles des grandes peurs liées aux enseignements religieux en outils menaçants. On a l’impression de voir soudain Nelly Arcan déchirer son masque de modernité, pour porter à son tour les castrations, les excisions de notre histoire ancienne, jamais guéries.


« Mais papa, ai-je demandé [à l’écoute du récit biblique de Sodome et Gomorrhe], est-ce que je serai changée en statue de sel à mon tour, est-ce que Dieu me mettra aussi à l’épreuve ? » « Je ne le sais pas, ma fille, mais tu dois rester gentille et demander pardon, toujours, pardon à ceux que tu auras offensés, pardon pour avoir menti, volé, tué, pardon pour avoir en toi une tache indélébile, la morsure du serpent. » Expiant plus tard les legs du passé, à corps perdu. Elle en avait vraiment long à dire, Nelly…


 

LA FUREUR DE CE QUE JE PENSE, ESPACE GO, sur Vimeo.

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2 commentaires
  • Caroline Moreno - Inscrite 14 avril 2013 08 h 30

    Prudence

    Mettre en scène les mots de Nelly Arcand est une façon de les immortaliser. C'est un hommage à son talent d'écrivain.

    Pour ce qui est est d'un projet de film, la prudence s'impose. Le Québec, rappelons-le, est l'un des États où le taux de suicide demeure anormalement élevé. Certains peuvent interpréter ce geste désespéré comme un acte d'héroïsme...

  • André Gauthier - Inscrit 14 avril 2013 13 h 11

    Dommage

    Je n'ai pas connu Isabelle. Pourtant, les entrevues que j'ai vues d'elle m'ont touché. Ce qu'elle décrivait, dénonçait au sujet de la vision de la femme était tellement juste.
    Je trouve dommage qu'il n'y ai pas eu à ma connaissance d'émissions de télévision qui allait dans le même sens que ces observation et de son vécu.

    Elle déplorait la ''superficialité'' de la société, la publicité et l'abus de l'image féminine.

    Ce que j'ai remarqué, c'est qu'elle semblait pour plusieurs interviewers une bête rare.

    Et pourtant, elle était si lucide!

    J'espère que la pièce sera représentée plus tard cette été ou bien à l'automne pourquoi pas à la télé?

    André Gauthier