Y a toujours un cadeau

Le comédien Marcel Sabourin imitant le professeur Mandibule. Toujours à l’affût d’une idée, d’un concept, d’une théorie scientifique, un optimiste contagieux.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le comédien Marcel Sabourin imitant le professeur Mandibule. Toujours à l’affût d’une idée, d’un concept, d’une théorie scientifique, un optimiste contagieux.

En attendant le comédien Marcel Sabourin dans un café, je lis Éloge de l’optimisme. Quand les enthousiastes font bouger le monde. Je songe sérieusement à devenir jovialiste et à déménager en Optimistan, un pays virtuel.


- Bonjour Josée !


Arrachée à ma lecture, je reconnais Mathilde, récemment atteinte du cancer mais qui m’avait confirmé avant Noël que les traitements portaient fruits. Je m’informe de sa santé.


- C’est revenu ; des métastases dans les vertèbres. Je dois retourner en chimio. C’est un traitement pour « prolonger la vie ». Des mois, des années, ils ne savent pas…


- Tu prends ça comment ? (Je peux me permettre, Mathilde a été ma psy dans une autre vie. Elle vit pour la vérité.)


- Étrangement. Je suis sereine. Je ne pense pas à la mort. Je suis en vie.


Sur cette leçon de « l’instant présent », elle me quitte en me demandant d’ajouter son nom à mes prières. Je suis prête à croire, juste pour elle.

 

Le mot «sérénité»


Marcel Sabourin arrive alors que je médite sur le mot « sérénité », une forme de bonheur tranquille, d’optimisme aussi, le but de ma rencontre avec l’ex-Mandibule piiiiiit-piiiiiit-piiiiiiit - La Ribouldingue, émission phare de ma génération -, professeur de théâtre, coach à la LNI, scénariste, auteur de chansons (notamment de Charlebois : Tout écartillé, Te vlà, Egg Generation).


Pour écrire : « Y passait, y faisait juste passer / N’empêche qu’y nous a laissé un oeuf / Un bel oeuf au miroir / Du sang de nos mamans / Un oeuf en forme de poire / Qui fit flop en arrivant », il m’assure qu’il n’en fumait même pas du bon…


En plus de léviter mentalement, il en a fait des choses, ce sympathique illuminé de 78 ans. Et il s’apprête à remonter sur scène pour un soir seulement, une carte blanche au théâtre Outremont qui s’intitule Heureux ? T’as pas honte ?, une soirée pour improviser sur le précieux bonheur d’exister. Sabourin, cheerleader, prédicateur, gourou ?


Alors qu’il est généralement mal vu de plastronner son bonheur, qu’il est admis d’afficher un cynisme et un flegme bon teint, alors que l’humanité vacille entre des humeurs prémenstruelles engendrées par les guerres, les famines, les crises économiques et environnementales, qui peut bien avoir la hardiesse de se maquiller d’un sourire ?


Sabourin, oui. Et il a l’optimisme contagieux : « Il y a tellement de gens qui ont raison d’être malheureux. Nous, non. À partir du moment où tu as un toit, trois repas par jour, tu peux te considérer heureux. C’est la capacité d’émerveillement qu’il faut chercher, voir la magie. Et ne rien tenir pour acquis ; on tombe dans les lieux communs, forcément. »


Et l’homme de me décrire comment il stone sur la couleur des murs de sa chambre, sur le délavé, le pigment orange, les reflets, la lumière. Si c’est ça, retomber en enfance : vive les cataractes !

 

Immaturité, aveuglement ou sagesse?


J’ai un ami, optimiste indécrottable par choix, qui m’a offert une devise toute simple, peu importe les circonstances : « Y a toujours un cadeau ! » « L’optimiste aime faire confiance, éprouve de la satisfaction face aux petites victoires de la vie et prend naturellement plaisir à la réussite des autres », explique Philippe Gabillet dans son Éloge de l’optimisme. On connaissait le verre à moitié plein, mais il y a davantage : l’optimiste est un anticonformiste, une antivictime, et il fait le pari que si le succès appelle le succès, l’optimisme génère le bonheur. De fait, ces preneurs de risques sont bien entourés, rallient les troupes et font des cadres recherchés, motivateurs innés.


Non seulement l’optimiste envisage l’avenir favorablement, mais il réussit à réinterpréter le passé de façon positive. Même sa mémoire ressemble à un magnifique soleil couchant. Plus persévérant que la moyenne - nous disent de savantes études consacrées à cette anomalie de la nature qui a permis à l’espèce de perdurer -, l’optimiste a plus de chance de parvenir à ses fins.


Selon Martin Seligman (père de la psychologie… positive), on ne naît pas optimiste, on le devient. Et les optimistes sont plus en santé (mentale, bien sûr, et physique), vivent plus vieux, ont certainement plus de mine dans le crayon et n’enrichissent pas les compagnies pharmaceutiques en prenant des antidépresseurs.


« Je dis oui », m’a confié Sabourin, qui s’arrange pour rester ouvert, curieux, pour éviter les « mauvaises » nouvelles : « Les médias font de l’argent avec les désastres. Mais quand on s’informe un peu, on réalise qu’il y a plein de bonnes nouvelles », prétend un des rares membres de l’Union des artistes sans cellulaire ni ordi, les antennes ailleurs.

 

Armand et l’école de la rue


En rencontrant par hasard le sculpteur Armand Vaillancourt, cette semaine, j’ai eu la preuve en chair, en os et en cheveux blancs que l’optimisme est un gage de longévité. À 84 ans, Vaillancourt n’a rien à envier à de petites jeunesses de 20 ans en terme de physique, d’énergie ou de confiance en l’avenir. Droit comme un point d’exclamation, il émane de celui que tous appellent « Armand » une joie de vivre peu commune, attirante comme un aimant.


Je suis sortie dans la rue avec lui (et mon B) pour le croquer en photo avec ses amis punks. Armand était heureux comme un enfant de neuf ans, distribuant de l’argent aux plus nécessiteux, souriant, curieux de l’autre, charmeur impénitent, complice de la Vie. Mon B a reçu sa meilleure leçon de la journée.


Les trois secrets d’une vie heureuse ? Une vie agréable, une vie engagée (avec les autres) et une vie utile, nous explique Léo Bormans dans Optimiste ; le côté agréable - plaisir - étant le moins essentiel des trois. Armand ne l’aurait pas contredit ; il ajouterait que la créativité demeure une clé universelle pour résoudre les problèmes.


Alors, oui, même si je suis parfois tentée d’afficher une mine pluvieuse de circonstance, même si le look existentialiste revient en force, Mathilde, Marcel et Armand ont raison de nous ramener vers une des pulsions souveraines de l’enfance. Malgré tout, et au risque de passer pour des imbéciles heureux, chantons sous la pluie neige.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo


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Noté que la carte blanche de Marcel Sabourin, Heureux ? T’as pas honte !, aura lieu le mardi 16 avril à 19h30 au Théâtre Outremont. Une improvisation qui risque d’être porteuse, et un être particulièrement charmant.

 

Aimé le livre Optimiste, de Leo Bormans, l’auteur de Happiness (éditions de l’Homme). C’est le nouvel Eldorado, après le bonheur : je suis inondée de livres sur cette question. Mais celui-ci a le mérite de demeurer concret et de nous aider à bâtir notre trousseau d’attitudes optimistes. J’aime bien la partie « Comment contribuer à l’éducation de nos enfants ». Ceux-ci apprennent par mimétisme, même l’optimisme. Et tout est dans la manière de voir les choses, de faire de la limonade avec les citrons.

 

Dévoré l’article sur les pervers narcissiques signé par Aline Apostolska dans le dernier Elle Québec (avril 2013). Contrairement aux optimistes, ils seraient en nette progression, un phénomène causé par notre culture qui mise davantage sur le moi que sur l’autre, et sur la satisfaction personnelle plus que l’empathie. La culture de l’enfant-roi dont l’ego est « gonflé à la pompe à vélo » crée des manipulateurs capables de tout pour parvenir à leurs fins. Médias sociaux et téléréalités n’ont pas aidé. Le conseil à l’endroit des victimes ? Fuir.

 

Entamé Jamais je ne t’oublierai, de Miriam Toews (Boréal), sur son père maniacodépressif qui s’est suicidé. Le récit a la particularité de faire parler le père. Un père qui jouait la comédie devant les psychiatres, optimiste à outrance, et qui n’allait pas bien du tout. Un livre que j’aurais aimé écrire. Mon père médecin s’est enlevé la vie il y aura dix ans demain. On dit que le suicide est une forme d’optimisme. Gilles était la personne la plus optimiste que j’aie rencontrée de ma vie. Devant un ciel bouché, il était le seul à distinguer l’embellie. J’espère qu’il l’a trouvée, là où il est.


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Le goût de vivre

Quel bel hommage à sa belle-mère Pascal Gélinas nous offre avec ce portrait intimiste de la comédienne Huguette Oligny ! Il a remporté le prix de la meilleure biographie au FIFA 2013 et on pourra voir le petit docu d’une heure à compter d’aujourd’hui au cinéma Beaubien et au Clap, à Québec.
 

À 91 ans, Huguette respire le bonheur et la reconnaissance, faisant son miel d’un rayon de soleil. Son beau-fils me dit qu’elle entre ces jours-ci aux soins palliatifs et qu’elle est toujours aussi heureuse de vivre malgré la mort qui lui fait signe.
 

Une magnifique leçon de vie et de fin de vie. (Précédé du documentaire Gilles Pelletier, un cœur de marin, de Pascal Gélinas.)
 

Huguette Oligny, le goût de vivre:
 

Huguette Oligny, le goût de vivre from Pascal Gélinas on Vimeo.

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Accentuate the positive avec Perry Como, l’hymne à l’hop-la-vie
 




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Et un classique de circonstance: Singing in the rain

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8 commentaires
  • Nicole Anne Cloutier - Abonnée 12 avril 2013 08 h 13

    Distinction

    J'aime et je propage la phrase de Camus: 'Il n'y a pas de honte à choisir le bonheur!' Autant la pensée positive fait du bien, psychologiquement parlant, autant elle a fait et fait encore du mal. Parce qu'il faut distinguer entre optimisme, optimisme réaliste et pessimisme. L'optimisme-obsession, je dirais, peut mener au suicide, j'en suis persuadée. Marcel Sabourin, Armand Vaillancourt sont sûrement des optimistes réalistes.

    Intelligents, lucides, engagés, loin de la béatitude niaiseuse ou aveugle, ces gens et bien d'autres cultivent le bonheur. Je pense que Camus quand il dit qu'il choisit le bonheur, est crédible. Armand et Marcel aussi.

    C'est loin d'être un sujet facile parce qu'on ne veut surtout pas nier la souffrance de certains, ni le malheur de quelques autres. Le bonheur, c'est une faculté qui s'acquiert avec l'âge et qui nous vient ou revient de plus en plus en vieillissant.

    Finalement, c'est le goût de vivre qui change tout...et ça non plus ce n'est pas acquis. La neuropsychologie ou la neuroscience nous apprend que certains naissent avec les gênes du bonheur et l'inverse est vrai aussi, d'autres ne l'ont pas en partant.

    Mais qu'il s'agisse de garder notre aptitude au bonheur ou de la développer, la vie se charge de nous placer devant des choix, le choix d'être heureux ou malheureux.

  • Francois Parent - Inscrit 12 avril 2013 08 h 21

    Pour poursuivre votre optimiste

    J'ai fait la connaissance d'un philosophe Plutarque, je vous le recommande pour le simple bonheur de vivre.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 12 avril 2013 18 h 21

      Les vies des hommes illustres de Plutarque est un voyage dans le temps. Je vous le recommande, si vous ne l'avez déjà lu. La description des conquêtes d'Alexandre Le Grand sont des monuments d'écriture, de beauté et d'émotions, loin des convenances d'aujourd'hui.

  • DavidB Bérubé - Inscrit 12 avril 2013 08 h 38

    Je suis heureux par choix.

    Je suis très heureux et de plus en plus serein parce que je me contente de ce que j'ai au lieu de rêver de ce que je n'ai pas.

    Et jusqu'à maintenant j'ai beaucoup, et une bonne étoile de vie.

    De plus, je suis conscient que sur la planète il y a des gens qui n'auront rien de leur vie. Ça aide pour faire mes choix et de ne pas devenir un chialeux collectif qui ne réalise pas sa chance.

    Je donne de mon temps et je fais beaucoup de troc et ça rend heureux sans sortir un sous de sa poche ou la poche des autres.

    Merci de votre texte Josée.

  • François Desjardins - Inscrit 12 avril 2013 09 h 15

    Heureux...

    « Il faut être heureux de moins que ce que l'on possède pour s'émerveiller de ce que l'on a ».

    Sur la couverture à l'endos du livre « Poèmes » de Grégoire Brainin, dit « Moineau » .

  • Pierrette Boulianne - Inscrite 12 avril 2013 10 h 46

    Merci pour le cadeau

    Le Devoir d'aujourd'hui est un véritable cadeau, grâce à vous cherejoblo. Félicitations pour toutes vos recettes d'optimiisme et les «trois leçons, petit patapon». Vous lire est toujours un grand plaisir pour moi et mes proches. J'imprime votre texte et le distribue. Bonne fin de semaine à Optimistan!
    Pierrette Boulianne,
    Alma, Qc