Comment va l’école québécoise?

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	Diane Boudreau a été enseignante pendant une trentaine d’années dans des écoles secondaires publiques. </div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Diane Boudreau a été enseignante pendant une trentaine d’années dans des écoles secondaires publiques. 

C’est une tradition occidentale, à laquelle le Québec n’échappe pas : tous les quatre ou cinq ans, un enseignant publie un pamphlet pour dénoncer le piètre état de l’école et l’inculture des jeunes qui, notamment, ne sauraient plus écrire. Le modèle du genre, au Québec, demeure bien sûr Les insolences du frère Untel (1960). Plus récemment, on a pu lire, dans cette lignée, Le grand mensonge de l’éducation (Lanctôt, 2006), des enseignants Germain, Papineau et Séguin, et Pourquoi nos enfants sortent-ils de l’école ignorants ? (Boréal, 2008), du professeur Patrick Moreau. Cette saison, l’enseignante retraitée Diane Boudreau ajoute sa voix à ce choeur d’indignés avec Une éducation bien secondaire, un bref pamphlet qui brosse un « tableau peu reluisant de notre système éducatif québécois».

Si on peut se réjouir du fait que ces ouvrages brassent, à raison à certains égards, la cage de notre école, on doit toutefois veiller à faire la part des choses. Les enseignants, ce n’est pas les insulter que de le noter, ont depuis toujours une propension à noircir le portrait et à entretenir l’idée que le niveau de leurs élèves baisse. Les faits imposent pourtant un regard plus nuancé.


Enseignante pendant une trentaine d’années dans des écoles secondaires publiques, Diane Boudreau affirme avoir pris une retraite prématurée parce qu’elle ne supportait plus le climat général qui règne dans le système scolaire. « La fameuse réforme pédagogique, la périclitation [sic] du système éducatif québécois et la dévalorisation de la profession enseignante auront eu raison de ma passion et de ma patience », confie-t-elle.

 

Déprimant portrait


Elle trace un déprimant portrait des élèves québécois. « Nos adolescents de 15 ans peinent à écrire autant qu’ils éprouvent des difficultés en mathématiques, en histoire, en anglais, en sciences physiques, etc. », résume-t-elle. Leurs modèles ne sont pas des penseurs ou des scientifiques, mais « des vedettes américaines ». Passons rapidement sur l’engouement pour les vedettes populaires de nos jeunes, une étape de la vie à laquelle nul d’entre nous n’a échappé, sans qu’elle nous transforme tous en béotiens, et concentrons-nous sur la première partie de la critique. Nos jeunes sont-ils si nuls ?


L’enquête PISA 2009, un programme international qui vise à « déterminer dans quelle mesure les jeunes de 15 ans ont acquis certaines des connaissances et compétences essentielles à une pleine participation à la société moderne », classe les élèves québécois parmi les meilleurs du monde (5es en mathématiques, 14es en sciences et 10es en lecture). Ce programme, reconnaissons-le, a beaucoup de limites et n’évalue pas la culture générale des élèves, mais il fournit néanmoins des indications très intéressantes qui relativisent fortement le constat catastrophique dressé par les plus féroces critiques de l’école québécoise.


Les élèves québécois, donc, manquent de culture, comme une majorité de leurs compatriotes, d’ailleurs, mais ils ne sont pas nuls. Ils sont toutefois élevés dans un climat social qui encourage la contestation systématique de l’autorité enseignante et qui tolère les incivilités. Diane Boudreau a raison de déplorer la complaisance des dirigeants scolaires et des parents envers l’impolitesse des jeunes et la culture de remise en question des enseignants. Des parents qui font manquer des jours de classe à leurs enfants pour les amener en voyage font preuve d’un inacceptable mépris envers l’école et la dévalorisent aux yeux de leurs jeunes.


Outils techniques et réforme


Boudreau a raison, de même, de dénoncer la bureaucratisation de la gestion de classe et de l’évaluation des apprentissages, c’est-à-dire le fait que « directions d’école, fonctionnaires du MELS, commissions scolaires, parents, élèves, tous s’arrogent le droit de s’immiscer dans la pratique professionnelle des enseignants » et de leur dire comment enseigner et évaluer.


Sa critique de l’engouement des dirigeants scolaires pour les outils techniques est aussi juste. Comme le constate une récente étude, résumée dans Le Devoir par Fabien Deglise et citée par Boudreau, « les étudiants apprécient davantage les méthodes d’enseignement traditionnelles » et déclarent que les meilleurs outils pédagogiques, ce sont des enseignants stimulants. L’étude porte sur la perception des étudiants universitaires, mais on peut présumer que celle des élèves n’est pas très différente. Il ne s’agit pas, écrit Boudreau, d’être contre la technique, mais d’avoir les bonnes priorités. En ce sens, réduire le nombre d’élèves par classe serait un meilleur investissement que d’acheter des tableaux blancs interactifs.


La réforme est-elle l’échec que diagnostique Boudreau ? De récentes études, dont les résultats ont été rapportés par la journaliste Daphnée Dion-Viens du Soleil, proposent des conclusions partagées sur le sujet. D’abord, il convient de noter qu’une forte majorité d’enseignants concluent à l’échec de la réforme. Une étude à paraître, dirigée par le chercheur Simon Larose, de l’Université Laval, démontrerait que la réforme aurait nui aux résultats des élèves en difficulté, ceux qu’elle avait pour mission d’aider. Les résultats en français feraient toutefois exception et se seraient améliorés.


Une autre étude, menée par Patrice Potvin (UQAM), conclut que « les élèves de la réforme sont significativement meilleurs en sciences ». On peut se demander, toutefois, si la réforme est en cause dans tous ces résultats contradictoires puisqu’une étude de Suzanne-G. Chartrand et Marie-Andrée Lord conclut, elle, que « l’enseignement du français a peu changé depuis 25 ans » et que la réforme n’est pas vraiment appliquée.


Le seul fait que les enseignants perçoivent cette dernière comme un échec impose toutefois une révision fondamentale de ce modèle pédagogique. L’école ne peut réussir si ceux et celles qui la font ne croient pas en ce qu’on leur demande de faire. Ces enseignants, écrit d’ailleurs Boudreau, ont toutefois eux aussi des torts : ils maîtrisent souvent mal le français et manquent de culture. Leur formation est trop axée sur la pédagogie et pas assez sur les contenus disciplinaires.


Diane Boudreau, somme toute, noircit trop le portrait de l’école québécoise, mais plusieurs de ses critiques font mouche.

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2 commentaires
  • Hubert Laforge - Abonné 13 avril 2013 03 h 44

    Une certaine dose de par coeur ? Scientifiquement incontournable.

    L'apprentissage efficace de certains sujets, dont les langues, ne peut se passer du par coeur. Voici mon témoignage.

    Je lis que l'objectif de l'enseignement de l'anglais dans les écoles du Québec est d'amener l'élève à s'exprimer avec «aisance, spontanéité et assurance». J'ajouterai, avec accent compréhensible. Objectif louable. Mais comment s'y prendre ?
    Il y a quelques années, je devais me rendre en Chine pour y présenter deux projets de collaboration, l'un avec l'Université internationale de Shanghai et l'autre avec l'Institut de diplomatie de Pékin. Me vint l'idée de m'y préparer de la façon suivante. Durant tout le trimestre précédant ma mission je consacrai mes allées et retours au travail à écouter-répéter une trentaine de phrases d'utilité générale, comme salutations, demandes de renseignements, etc. Quinze minutes le matin et autant le soir. À ma descente d'avion j'ai pu saluer mes hôtes dans leur langue et engager quelques bribes de conversation jusqu'à ce que j'avoue mes limites et suggère que nous poursuivions selon le cas en anglais ou en français. «Mais vous parlez parfaitement chinois, me répliqua-t-on; rien à voir avec les étrangers qui viennent de consacrer trois ans à étudier la langue et qui nous arrivent ici en s'exprimant dans un chinois approximatif et que personne ne comprend...». Au cours de la même mission on me fit visiter des classes de français préparatoires à l'entrée à l'université. Quel ne fut pas mon étonnement d'entendre des élèves de 16 ans s'exprimer par des phrases complètes, grammaticalement correctes et dans un accent tout à fait standard. Après seulement une année d'apprentissage. Étonné, j'en demande le secret. La réponse est simple : « Tout cours comporte un certain nombre de textes utiles à maîtriser de la façon suivante: écoute et répétition à voix haute, phrase par phrase, jusqu'à pouvoir dire les textes par coeur, sans hésitation; donc des centaines de répétions attentives; surtout en dehors des heures de classe qui,

  • Luce Leclerc - Abonné 14 avril 2013 12 h 17

    Pourquoi croit-on toujours que les enseignants exagèrent ?

    Vous avez raison, plusieurs critiques de Diane Boudreau font mouche. Par contre, elle ne « noircit pas trop le portrait de l’école québécoise », au contraire, je dirais plutôt qu’elle soulève le voile sans tout révéler. Vous mentionnez l’enquête PISA 2009, qui « a beaucoup de limites », vous le précisez, mais des études plus récentes donnent raison à l’auteure de l’essai. Le taux d’échec à l’examen des sciences du Ministère de juin 2012 était de 52% (Le Soleil, 7 sept. 2012), après pondération d’au moins 20% du Mels, ce dont on ne se vante pas. L’étude du Programme international de recherche en lecture scolaire, qui compare les compétences des élèves de quatrième année de 45 pays, montre que les élèves canadiens de 4e année se classent au 12e rang, et les élèves québécois, au 21e rang (La Presse, 12 déc. 2012). Par ailleurs, dans le chapitre 4, Diane Boudreau explique très bien pourquoi la réforme ne pouvait fonctionner au secondaire. Le professeur Larose a aussi raison : la réforme ou le socioconstructivisme a nui aux élèves en difficulté et, je le précise, aux meilleurs élèves dont les résultats ont été moins bons. Le réputé sociologue Antoine Baby, ce n’est pas un enseignant du secondaire, n’a-t-il pas écrit qu’il fallait « stopper le processus de mise en œuvre de la réforme, éliminer le socioconstructivisme comme théorie pédagogique totalitaire étatique » ? (Qui a eu cette idée folle ?, PUQ, 2013) J’ajoute que l’épreuve actuelle de français de 5e secondaire (p.58), une lettre ouverte, est pourtant beaucoup plus facile à réussir que celle de 2008. Pourquoi croit-on toujours que les rares enseignants qui prennent la parole avec audace et franchise exagèrent ?