Le crime de Frédéric Bastien

Il y a une quinzaine d’années, le directeur de McGill-Queen’s Press, Philip Cercone, avait fait tout un boucan quand il avait été incapable de trouver un éditeur québécois disposé à publier un recueil de discours, lettres et autres textes de Stéphane Dion portant sur l’unité canadienne. Les propos de ce « réconciliateur de nos différences nationales » étaient si édifiants que M. Cercone ne pouvait voir dans le boycottage de son œuvre qu’un relent de cet obscurantisme à la Duplessis qui s’était sans doute perpétué dans le mouvement souverainiste.

Un politologue de l’Université de Toronto qui avait eu l’idée de ce livre, Peter Russell, grand admirateur de M. Dion, avait déclaré qu’il s’agissait d’un « énorme scandale » sans s’interroger sur l’intérêt pour un éditeur de repiquer des textes qui étaient tous disponibles sur le site du ministère des Affaires intergouvernementales.

On n’a encore trouvé personne pour éditer la version anglaise de l’ouvrage-choc sur le rapatriement de la Constitution que vient de publier l’historien Frédéric Bastien, mais le Canada anglais étant libéré depuis longtemps de tout obscurantisme, ce ne saurait être qu’une question de temps. Chez Boréal, on reconnaît néanmoins avoir eu du mal à susciter l’intérêt des médias du ROC, qui n’ont fait mention du livre qu’en raison de la réaction de la Cour suprême.

Il est vrai que M. Bastien vient de commettre un véritable crime de lèse-nation. Si le Québec rumine cette défaite depuis trente ans, l’enchâssement de la Charte des droits dans la Constitution de 1982 est perçu dans le reste du pays comme l’acte de fondation du Canada moderne, et l’ancien juge en chef de la Cour suprême, Bora Laskin, y fait figure de héros.
 
M. Bastien démontre avec une clarté troublante que cette renaissance était en réalité le fruit des manigances indignes de M. Laskin, comme le non de 1980 s’était appuyé sur le mensonge de Pierre Elliott Trudeau. Lors du scandale des commandites, Jean Pelletier avait expliqué que tous les moyens étaient bons pour gagner la « guerre » de l’unité canadienne, mais il est assez désagréable de penser qu’il faut toujours recourir à la tricherie. Pour une fois, la grande majorité des Canadiens seront sans doute d’accord avec Stephen Harper : mieux vaut oublier les vieilles chicanes et se concentrer sur l’économie.
 
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Tout le monde connaissait l’ardent désir du juge Laskin de voir le Canada se doter d’une Charte des droits. Dès 1982, le réputé constitutionnaliste Peter Hogg avait souligné qu’en acceptant de répondre à la question du gouvernement Trudeau sur les « conventions » constitutionnelles, qui, de son propre aveu, n’étaient pas de son ressort, la Cour suprême agissait « hors de ses fonctions légales et [tentait] de faciliter l’aboutissement d’une question politique ». Dans un article publié la même année dans la Supreme Court Law Review, son collègue R. S. Kay écrivait que la Cour suprême était « intervenue en tant qu’acteur politique, pas comme une cour de justice ».

Parler d’un « dialogue » entre l’exécutif et le judiciaire, comme l’ont fait ses admirateurs, est cependant bien plus qu’un euphémisme. En informant en temps réel les gouvernements canadien et britannique du contenu de délibérations qui auraient dû demeurer confidentielles, M. Laskin a joué un rôle de premier plan dans la stratégie du gouvernement Trudeau. D’ailleurs, il n’était pas le seul à parler de façon inconsidérée. M. Bastien a découvert que son collègue Bud Estey avait également fait des confidences au haut-commissaire britannique à Ottawa, John Ford, qui en était venu à la conclusion qu’un véritable « coup d’État » était en préparation.
 
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On pourra conjecturer ad nauseam sur la façon dont les choses auraient pu tourner si cette collusion entre l’exécutif et le judiciaire avait été découverte à l’époque, mais on ne refera pas l’histoire, peu importent les résultats de l’enquête interne que fera la Cour suprême et ce qu’on pourrait découvrir dans les documents qui demeurent encore cachés. Tout n’est cependant pas effacé pour autant. Si la plupart des acteurs de 1982 sont décédés ou retraités, le passé peut venir hanter leurs successeurs, plus encore à Québec qu’à Ottawa, où Justin Trudeau devra bien finir par dire quelque chose.

Pour le PQ, qui ne savait plus à quel saint se vouer pour raviver la flamme souverainiste, ce rappel de l’arnaque dont le Québec a été victime est une véritable aubaine. Après s’être imprudemment aventuré sur le terrain miné de la Constitution, Philippe Couillard avait entrepris de retraiter, mais il devient soudainement plus gênant de revenir au refrain des raisins trop verts. Même Jean-Marc Fournier a semblé troublé par les révélations de Frédéric Bastien. C’est dire !

Encore une fois, François Legault a été désespérément égal à lui-même. « Ça change quoi demain matin, ici au Québec ? », a demandé le chef de la CAQ. Misère !

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