Perspectives - Omnipotence néolibérale

Pour plusieurs, la crise de 2008 devait sonner la fin du néolibéralisme. D’autres voyaient l’« écosocialisme » prendre le relais d’une gouvernance économique trop longtemps soumise à la croyance en la capacité du marché à s’autoréguler. Or le décès de l’ancienne première ministre britannique nous a rappelé qu’encore aujourd’hui, cinq ans après le déclenchement de la crise, les politiques néolibérales façonnent plus que jamais le quotidien. Tant dans l’Europe de l’austérité que dans une Amérique du Nord ici polarisée entre la gauche et la droite, là-bas paralysée dans un clivage républicain-démocrate.

En France, le quotidien de gauche Libération soulignait que « la crise des années 2000 est aussi la crise du thatchérisme que ses suppôts portèrent aux extrêmes ». Le quotidien catholique La Croix commentait, pour sa part, que « c’est bien la Dame de fer qui, la première dans un des grands pays occidentaux, aura mis en œuvre des politiques telles que les privatisations, la déréglementation sociale ou la libéralisation financière ».

Pour plusieurs, cette crise de 2008 tient à un laisser-faire combiné à une déréglementation des marchés financiers ayant entraîné une financiarisation déconnectée de l’économie réelle. Encore aujourd’hui, les États plongés dans la crise de la dette souveraine, gonflés de dette publique, paient un lourd tribut du sauvetage de leurs banques.

Toujours selon plusieurs grands noms de la pensée économique, la réponse à la crise devait passer par une réinvention politique inspirée par la lutte sociale. Or, cinq ans plus tard, les politiques néolibérales ont plus que jamais force de loi.

Déni de gouvernement

Dans une Europe ayant emprunté la voie de l’austérité sans croissance, on compte encore les victimes de l’après-crise par millions. L’Union européenne vient à peine de s’engager dans une nouvelle récession qu’on y dénombre déjà 26 millions de chômeurs, 10 millions de plus qu’en 2008. Le chômage des jeunes atteint 23,5 %, avec des pointes à 58 % en Grèce et à 55 % en Espagne. L’Organisation internationale du travail a illustré l’ampleur du drame social qui se dessine avec l’apparition d’un chômage de longue durée devenant un problème structurel dans l’Europe. Dans 19 des 27 pays de l’UE, plus de 40 % des demandeurs d’emploi entrent désormais dans la définition des chômeurs de longue durée. Pourtant, on s’obstine encore là-bas à opposer une rhétorique néolibérale à la crise sociale qui se profile. « Il n’y a plus de gouvernement en Europe. Uniquement des gestionnaires chargés d’appliquer des mesures d’austérité et de répression », a-t-on pu lire dans The Guardian.

Aux États-Unis, la domination républicaine sert encore à faire l’éloge d’une approche pourtant poussée à la faillite par la crise. Croissance assise sur une tertiarisation de l’économie, sacrifiant son secteur manufacturier sur l’autel de la délocalisation, tous ces gains de productivité ayant revendiqué leur lot d’emplois perdus, sans oublier la déréglementation des marchés financiers, qui a gonflé la prépondérance d’une Wall Street déconnectée de l’économie réelle. La liste est longue. On peut ajouter une politique fiscale favorable aux revenus élevés ayant causé un creusement des inégalités tout en produisant des déficits publics et un endettement record. Avec l’effondrement de l’immobilier, puis l’éclatement de la crise financière et l’avènement de la récession, on a eu tôt fait de réaliser que derrière la croissance du PIB se profilaient une disparition de la classe moyenne et un appauvrissement des ménages américains sous le coup de gains salariaux anémiques cachés par une flambée des actifs soutenue artificiellement par une politique monétaire de faible taux d’intérêt. Sans autre adoucisseur à proposer aux quelque 8,5 millions de chômeurs engendrés par la crise.

Pendant ce temps, au Canada, Ottawa se cache derrière un objectif de retour à l’équilibre pour multiplier les politiques néolibérales fissurant le filet de protection sociale et affaiblissant le pouvoir syndical.
 
Mme Thatcher peut reposer en paix, son héritage demeure entier.

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