La fin du commencement

Interrogé sur l’état d’esprit des militants libéraux 24 heures après la victoire-surprise de Stéphane Dion à la direction du parti en 2006, mon collègue Jim Travers avait désarçonné un animateur de la CBC en répondant : le remords.


À l’époque, l’incapacité des factions pro-Ignatieff et pro-Rae à s’entendre avait ouvert la voie à l’élection d’un candidat de compromis. Mais bien des délégués n’avaient pas l’âme en paix en quittant le congrès.


Stéphane Dion n’a pas le monopole d’avoir vécu ses brèves années à la tête du Parti libéral fédéral dans l’ombre d’un ex-rival. John Turner n’a jamais cessé d’être comparé (défavorablement) à Jean Chrétien et, son tour venu, ce dernier a dû composer avec l’impatience du clan de Paul Martin de voir son poulain aux commandes.


Tout indique que lorsque le PLC se dotera d’un chef permanent, dimanche prochain, il en profitera pour rompre avec une tradition qui a sapé son énergie au fil des ans.


Pour l’essentiel, les discours de fin de campagne, prononcés samedi dans le cadre d’une grande messe dans la cathédrale libérale de Toronto, ont confirmé que, cette fois-ci, le parti n’a pas l’embarras du choix. Au cours des derniers mois, aucun des rivaux de Justin Trudeau n’a réussi à s’imposer.


***


On peut voir dans cette campagne sans suspense et sans temps forts un symptôme de l’état anémique du PLC autant qu’un témoignage de la force du candidat Trudeau. Chose certaine, on va beaucoup dire au cours des prochaines semaines que la campagne à la direction aura été la partie la plus facile du parcours du nouveau chef libéral. C’est exact, mais c’est néanmoins un peu court.


Il est vrai que, notoriété aidant, Justin Trudeau s’est lancé dans la course libérale avec une grosse longueur d’avance. Mais aucun de ceux qui se sont résolus à lui faire la lutte ne lui a donné beaucoup de fil à retordre.


En fin de campagne, le choix qui s’offre aux militants libéraux se résume à deux visions de l’avenir du parti plutôt qu’à deux candidats. Mais sur fond de sondages qui indiquent que le PLC ferait un retour en force dans la course au pouvoir si Justin Trudeau était son chef, la thèse de la candidate Joyce Murray, selon qui les libéraux vont étirer le règne conservateur s’ils s’entêtent à faire l’économie d’un rapprochement avec le NPD, ne fait pas le poids.


On a pu mesurer samedi à Toronto combien cette dernière option tombe à plat lorsqu’elle est présentée à un auditoire de libéraux purs et durs. Si Mme Murray remporte la deuxième place dimanche, ce sera parce que des groupes de pression sympathiques à une alliance NPD-PLC ou encore à une réforme électorale ont exhorté leurs membres à s’inscrire comme sympathisants libéraux le temps de l’appuyer.


Cela dit, jamais candidat à la direction d’un parti au Canada n’aura autant été sous les feux de la rampe médiatique que Justin Trudeau. Deux journalistes, dont ma collègue du Toronto Star Susan Delacourt, l’ont même suivi à la trace pour produire de longs comptes rendus électroniques de sa campagne.


En cours de route, le candidat Trudeau a trébuché à quelques reprises, notamment quand il a dû s’excuser pour avoir dit qu’il vaudrait mieux ne pas laisser le Canada aux mains de politiciens albertains ou encore quand il a décrit le registre des armes à feu comme un échec. Sur la question du Québec, il a tendance à couper les coins ronds.


Au total cependant, bon nombre de libéraux sont moins angoissés à l’idée de lui remettre les rênes du parti aujourd’hui qu’en début de campagne.


***


La suite des choses s’annonce nettement plus corsée. Dans une semaine jour pour jour, le nouveau chef va devoir prendre les rênes du PLC à la Chambre des communes. Or, sur ce front, Justin Trudeau a le malheur de succéder à un parlementaire hyperperformant en la personne de Bob Rae.


Dans le passé, le député de Papineau n’a jamais brillé sur la scène des Communes où il a rarement joué un rôle de premier plan. Plusieurs députés néophytes du NPD ont plus d’expérience dans les tranchées de la période des questions après seulement deux ans au Parlement que Justin Trudeau après cinq ans.


D’autre part, le PLC aura l’occasion de confronter rapidement les promesses des sondages à la réalité électorale dans le cadre d’une élection complémentaire qui aura lieu le 13 mai dans la circonscription terre-neuvienne de Labrador.


Le Parti conservateur avait remporté ce siège traditionnellement libéral par moins de cent votes en 2011. Si l’effet Trudeau est autre chose qu’un mirage, le PLC ne devrait pas avoir de difficulté à regagner cette ancienne circonscription sûre contre un ministre conservateur démissionnaire pour cause d’entorses à l’éthique.


 

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

chebert@thestar.ca

À voir en vidéo