Kim Jong-un est-il fou?

Une nouvelle guerre de Corée est-elle possible ? Avec une dimension nucléaire, nouvelle et catastrophique ? Kim Jong-un est-il un simple bluffeur rationnel, ou bien, comme le général fou dans Dr Folamour, un malade qui est vraiment prêt à déclencher l’holocauste nucléaire ?


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On ne sait plus, aujourd’hui, quelle indicible horreur fut la guerre de Corée (1950-1953), qu’évoque le grand David Halberstam dans son livre posthume de 2007, The Coldest Winter. Il y écrit que « la brutalité de cette guerre n’a jamais pénétré dans la conscience culturelle américaine », comme l’ont fait la Seconde Guerre mondiale et la guerre du Vietnam. C’est la guerre oubliée.


Pourtant, elle fut dix fois pire, en vies humaines détruites, que les guerres d’Irak et d’Afghanistan réunies. Elle tua 33 000 Américains et quelques milliers d’alliés… plus de deux millions - deux millions - de Coréens, de Chinois et de Soviétiques. C’est le seul théâtre de l’Histoire qui ait vu s’affronter directement des fantassins américains et chinois, le seul où des pilotes de chasse soviétiques ont ouvert le feu sur leurs homologues états-uniens (et réciproquement).


Soixante ans plus tard, les acteurs de l’époque sont toujours là. La Guerre froide, avec un G majuscule, n’est plus qu’un souvenir. Mais des éléments d’une petite guerre froide, façon XXIe siècle, sont toujours présents. Avec la reconstitution d’un bloc anti-occidental animé par Moscou et Pékin. Avec le réveil militaire du géant chinois. Avec la présence militaire accrue des États-Unis dans le Pacifique. Avec, au pouvoir aujourd’hui à Pyongyang - et animé par la même idéologie -, le petit-fils de celui qui était là en 1950… Deux générations de distance : pas si loin, quand on y pense !


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Une inconnue : le degré de rationalité du régime nord-coréen, devant la question ultime de l’utilisation de la bombe atomique. À quel point tout ce jeu est-il un bluff ? Et quelles sont ses capacités réelles, au-delà des rodomontades et de quelques essais d’ogives nucléaires et de lance-missiles, plus ou moins réussis ?


Et aussi : à quel point le « grand frère » chinois peut-il, oui ou non, contrôler les agissements de son allié turbulent ? Car le régime nord-coréen n’est pas qu’une pure marionnette de Pékin. La Chine, qui se souvient de l’horreur de 1950-1953, a besoin du tampon géographique que représente ce petit pays absurde. Il ne veut pas le voir s’effondrer, et Pyongyang le sait.


S’il y a folie et paranoïa, ils sont davantage dans l’idéologie nord-coréenne, que dans la tête de ce jeune homme qui a hérité du pouvoir il y a 16 mois. Dans cette dictature militaire stalinienne et ultranationaliste, on peut parfaitement imaginer que Kim Jong-un, dont le pouvoir personnel est moins solide que celui de ses deux prédécesseurs, soit en train de donner des gages aux « durs » qui l’entourent. À cette fraction de l’armée qui ne peut, pour se perpétuer, imaginer autre chose que le jeu périodique de la provocation et du chantage.


Après tout, pendant une quinzaine d’années, Kim Jong-il avait joué avec habileté ce jeu du bluff et de l’extorsion, obtenant des Américains, des Chinois et des Sud-Coréens des livraisons de pétrole et de nourriture en échange de ses promesses (bafouées à répétition) d’arrêter la course à l’atome. « Nourrissez-moi, ou je fais un malheur ! »


Bien loin de la folie, il y a dans le jeu de Pyongyang un calcul froid et rationnel sur ce qui peut « marcher » face au reste du monde. Avec la présente escalade, Kim Jong-un fait sans doute le pari que ça peut continuer avec la même recette.


Rien n’est moins sûr. Il n’est pas dit que les ficelles de papa et de grand-papa fonctionnent toujours. Les conservateurs au pouvoir à Séoul, avec la présidente Park Geun-hye, ne croient plus à la politique de la main tendue de ses prédécesseurs Kim Dae-jung et Roh Moo-hyun. Pékin est manifestement excédé, et cherche désespérément une façon de calmer le jeu. Les Américains eux-mêmes ne répugnent plus à montrer leurs muscles et à répliquer.


La toute dernière escalade rhétorique sera peut-être celle de trop, où la distance entre des menaces délirantes (atomiser Washington ! anéantir la marine américaine !) et les capacités réelles de ce régime aux abois, affameur de peuple, éclate aux yeux de tous. Y compris, il faut l’espérer, des Nord-Coréens eux-mêmes.


 

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio.

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