Question d'images - Parlons d’argent

Si l’argent n’a pas d’odeur, comme disait l’empereur Vespasien qui taxait les latrines publiques, il semble bien évident en revanche que ce dernier possède une image. Une image terriblement mise à mal… par les plus riches eux-mêmes.


Il est usuel d’entendre dire que les Québécois ont un rapport ambigu, voire complexe, avec l’argent. Une posture qui relèverait d’un vieux fond judéo-chrétien dont, semble-t-il, les Anglo-saxons n’auraient pas hérité. Peut-être. Faut-il aimer l’argent, le haïr, l’étaler, le cacher ? Ou pire, le détourner ? La réussite est-elle le fruit d’un travail acharné ou celui des affaires et des pratiques troubles ? Vastes questions. C’est à chacun qu’il appartient intimement de répondre. Bref, l’image de l’argent est confuse, pour le moins. Et rien de ce que nous observons actuellement n’appelle véritablement à redorer le blason de ce qui par essence devrait briller.


Il ne se passe plus de semaines, voire de jours sans que les nouvelles fassent état de fraudes, malversations, versements de bonus mirobolants, salaires indécents, voire abusifs, détournements de fonds vers des paradis fiscaux ou plus criminellement de blanchiment d’argent. Et l’on voudrait que la richesse fasse bonne figure dans l’opinion des moins nantis, des classes moyennes ou carrément des plus pauvres. Faut pas rêver, quand même.


Tous les États, démocratiques ou non, toutes les sphères d’économie ou d’influence sont touchés. Le monde des plus grosses entreprises comme celui de la haute finance, mais encore les partis politiques, les municipalités, les gouvernements… et même le Vatican ! Tout ce qui, par essence, devrait être porte-étendard de fierté, de réussite, d’intégrité, de moralité. Bref, être valeur d’exemple. On est bien loin de cela. Très loin.


L’étalage de la richesse, et tous les comportements ostentatoires de ceux que l’on qualifie de nouveaux riches, paraît dès lors bien puéril, voire caricatural par rapport à ces obscures pratiques. Il n’impressionne guère qu’eux-mêmes et leur entourage. Cela relève dans mon esprit d’un syndrome connu, celui de « l’ancienne pauvreté ». Le danger qui les menace alors s’appelle « illusion de richesse », et peut le cas échéant entraîner de sérieux problèmes d’endettement, car, comme on le sait, on trouve toujours plus riche que soi. Ce qui dérange le plus : ces « célébrations » extérieures de richesse ne font qu’exacerber les écarts qui grandissent entre les mieux et moins nantis de nos sociétés.


Il est certain qu’en ces temps de grandes tensions économiques et d’expositions permanentes aux pratiques de gestions sulfureuses dans de multiples domaines, la place de l’argent soit fondamentalement remise en question. Trop de place, non, toute la place, disent certains. Jadis, nerf de la guerre, le voici donc désormais sur le front de la guerre des nerfs. Nos nerfs !


De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer l’unique discours « économiste » de notre société, discours qui conditionne des politiques fort discutables. Notre gouvernement conservateur illustre avec force la justesse de ce propos. Au nom de l’économie, on justifie alors tels ou tels programmes, coupant tantôt ici, tantôt là pour ajuster en vérité la gouvernance conservatrice à ses idéaux néoclassiques. Un subterfuge qui ne trompe guère.


On aura aussi bien compris que l’argent n’est pas le pourvoyeur du bonheur. Et les riches sont aussi affectés par les vicissitudes de la vie que les autres. Ils souffrent seulement dans un plus bel environnement. Un proverbe - que j’aimerais indien, même si je n’en ai pas la certitude - dit : « Il y a des gens tellement pauvres que tout ce qu’ils ont, c’est de l’argent. » Une jolie métaphore pour signifier combien la véritable réussite est ailleurs.


Car il est malhabile de comparer fortune et réussite. Une bévue fréquente installe l’argent comme unique mesure de succès individuel, collectif ou humain. Une erreur grossière. La réussite est, Dieu merci, beaucoup plus large que la seule capitalisation ou thésaurisation. Et nul besoin d’être riche pour réussir. Tous ceux, toutes celles qui, comme on dit, ont « réussi » sont formels. Ils n’ont, à l’origine, écouté qu’eux-mêmes et la passion intérieure qui les poussait à accomplir ce qu’ils ont accompli avec succès. Quelle que soit cette passion. L’inspiration ou l’intuition, le talent, le travail, le dépassement sont toujours cités en premiers critères parmi ceux qui, selon eux, les ont menés à la réussite. Certains confessent même avoir tout risqué et beaucoup perdu au commencement de leur aventure. Les plus modestes avouent aussi une bonne part de chance.


J’éprouve pour ces gens-là infiniment de respect, car ils ont su démontrer que l’argent est un moyen et non un objectif, une conséquence plus qu’un ultime dessein. Et lorsqu’ils en ont gagné, ils ont dès lors associé l’argent et le mérite, une image de l’argent qui, hélas, lui échappe de plus en plus.


 

Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l’image.

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