Médias - Beau temps pour l’engagement

L’organisation américaine Free Press, qui milite depuis une décennie pour la liberté de presse et le développement de médias indépendants, tenait sa conférence annuelle ce week-end à Denver. Un emplacement symbolique puisque The Rocky Mountain News, fondé en 1859, a fermé ses portes en février 2009, laissant la grande ville du Colorado avec un seul quotidien, The Denver Post. Le site lancé ensuite par d’anciens journalistes a aussi fait faillite.


Ce double échec d’un vieux et d’un nouveau modèle hante depuis les autres grands médias du continent. La question fondamentale traversant plusieurs ateliers de la National Conference on Media Reform demandait donc comment, dans le contexte de la grande crise, il sera possible de sauver le journalisme.


Une des solutions passe par l’engagement en faveur des principes fondamentaux les plus nobles et nécessaires du métier. Le retour aux sources quoi, à commencer par la dénonciation du coquin dont parlait Henri Bourassa dans le tout premier numéro du Devoir il y a plus de cent ans.


Le média en ligne français Mediapart fait, depuis cinq ans, la preuve admirable de la viabilité du pari de la qualité et de l’indépendance critique alors qu’autour de lui les empires de presse acoquinés à toutes sortes de pouvoirs vacillent et perdent pied. Le « pure player », comme on dit là-bas, vient encore de montrer son immense valeur dans l’affaire Jérôme Cahuzac. Mediapart.fr a sonné l’hallali en décembre, affirmant que le ministre du Budget possédait un compte à l’étranger. Après avoir nié les informations du scoop très fumant pendant des mois, l’élu socialiste a démissionné la semaine dernière. Il est maintenant accusé de « blanchiment de fraude fiscale ».


Le site compte 62 000 abonnés qui payent pour lire ses exclusivités, mais aussi ses longs reportages, ses analyses et ses critiques, y compris en anglais. L’an dernier, les profits de Mediapart ont presque atteint le million de dollars, en avance de deux ans sur le plan d’affaires. Ce média à part emploie 30 reporters, dont beaucoup d’as enquêteurs qui revigorent un créneau laissé en friche par les autres médias français. L’authentique meute de chiens de garde a aussi déterré les affaires Bettencourt, Takieddine, Tapie et Kadhafi, toutes reprises du bout du clavier par les concurrents traditionnels, dont certains ont poussé la honteuse malhonnêteté jusqu’à se liguer avec la classe politique de tous les camps pour parler de « Stasi Internet », de « méthodes fascistes » et même de « journalisme de bûcher ».


Ce nouveau média est au contraire devenu la conscience de sa nation. « Nous, les journalistes, nous avons à défendre la valeur de notre métier, a déclaré la semaine dernière le fondateur, Edwy Plenel, au bon vieux magazine américain Time. À l’ère de la révolution numérique, nous avons à prouver la valeur de l’information au public. »

 

Distance éclairée


L’engagement pour la qualité et la réflexion peut aussi se faire sans la chasse aux nouvelles, qui obsède encore plus les médias à l’ère de l’instantanéité dématérialisée. Le journalisme, c’est souvent le contact éphémère et volatil avec le monde, mais ça peut aussi être sa mise à distance lente et éclairée.


Le journaliste néerlandais Rob Wijnberg a accumulé plus d’un million de dollars en quelques jours pour lancer un site baptisé De Correspondent, où il promet de ne diffuser que de l’information de qualité, utile à la vie démocratique, surtout des analyses de compréhension et d’explication de l’actualité, sans s’attarder à l’écume des jours. M. Wijnberg, diplômé de philosophie dans la trentaine, a fait sa marque journalistique comme chroniqueur, auteur et rédacteur en chef du quotidien NRC Next lancé en 2006 pour les jeunes éduqués. L’intello des médias (ça se peut…) a dévoilé son idée de fonder De Correspondent à la télévision nationale à la mi-mars. Il a suffi d’une seule petite semaine pour atteindre le seuil des 15 000 abonnés souhaité, qui ont déjà fourni environ 80 $ chacun.


Le site embryonnaire decorrespondent.nl tient le compte. Ce week-end, on en était à 17 500 abonnés. Le graphisme ne serait pas renié par le beau et nouveau magazine québécois Nouveau Projet, ni les principes énoncés d’ailleurs.


Le court manifeste en dix points annonce que les rédacteurs journalistes vont se concentrer sur ce qu’ils jugent important et pertinent en misant sur le nouveau plutôt que la nouvelle, les idéaux journalistiques plutôt que les idéologies politiques, la qualité plutôt que la popularité. De Correspondent défend une formule entièrement numérique. Le premier numéro apparaîtra en ligne dans les prochaines semaines.


Un printemps médiatique. Beau temps pour l’engagement…