Essais: Du pacifisme et de l'activisme

Malgré son titre un peu ronflant, Les Mensonges de la guerre en Irak, l'ouvrage du militant pacifiste québécois Robert Turcotte, rédigé en collaboration avec le romancier et journaliste Yan Muckle, ne contient pas vraiment de révélations fracassantes au sujet d'un conflit dont on n'a pas fini d'entendre parler.

Ceux qui ont suivi de près la genèse et l'évolution de cette guerre aux motifs plus que douteux savent que les dirigeants états-uniens et britanniques ont multiplié les mensonges pour justifier leur croisade. On cherche encore, par exemple, les armes de destruction massive des troupes de Saddam Hussein, les liens entre ce dernier et Oussama ben Laden restent à établir et l'héroïsme des boys qui ont délivré la soldate Jessica Lynch appartient désormais à la longue tradition propagandiste américaine.

Cet ouvrage, néanmoins, demeure intéressant parce qu'il fait entendre la voix d'un pacifiste de terrain qui n'a pas craint de risquer sa vie pour aller témoigner de sa solidarité avec le peuple irakien. Le but de Robert Turcotte, comme l'explique Yan Muckle, «n'est pas de s'attaquer à l'administration américaine ou britannique». Bien sûr, il le fait, au passage, en dénonçant leurs mensonges, en s'offusquant de l'utilisation, par leurs troupes, d'armes barbares comme les bombes à fragmentation et l'uranium appauvri et en se scandalisant du peu de cas que ces administrations ont fait des civils irakiens: entre 6000 et 8000 d'entre eux auraient été tués depuis le début du conflit.

Son intention première, toutefois, comme celle des autres volontaires qui ont pris le même risque que lui, ajoute Muckle, est ailleurs: «Elle consiste à se tenir aux côtés de ceux que l'on oublie dans le jeu des blâmes politiques et des enjeux géostratégiques: les femmes, les hommes et les enfants qui doivent aller leur bonhomme de chemin pendant que le ciel leur tombe sur la tête.»

Turcotte, en mars et avril derniers, était à Bagdad pendant que les bombes pleuvaient. Aux côtés de cette population déjà mise à genoux par une décennie de cruelles sanctions économiques, il a choisi de partager le grand désarroi de civils écrasés entre une dictature maison et une police mondiale sans scrupules. Il a vu les civils tués ou estropiés par les bombes aveugles, le drame de leurs familles abandonnées, la peur des enfants et le courage résigné de ces victimes de la folie des hommes. Il était là, avec d'autres, pour en témoigner et pour tenter, à sa mesure, d'endiguer la spirale de la violence en faisant comprendre à ses amis irakiens que le point de vue de l'administration Bush ne résumait pas l'état d'esprit occidental.

Étonnamment, loin de se féliciter d'être canadien sous prétexte que le gouvernement Chrétien a refusé d'entrer officiellement en guerre aux côtés de Bush, Turcotte dénonce plutôt l'hypocrisie d'un Canada qui, «tout en préservant son image vertueuse de colombe capable de donner des leçons au monde entier, [...] a tout fait pour aider les États-Unis».

Modeste et peu porté sur le sensationnalisme (certaines photos-chocs reproduites dans l'ouvrage risquent toutefois d'en révulser quelques-uns), Turcotte, qui fut aussi volontaire civil au Guatemala, insiste pour mettre sa cause en avant de sa personne: «Je ne suis pas plus un héros qu'un casse-cou, certainement pas suicidaire, et je ne crois pas [...] être inconscient. Mais je suis prêt à m'engager, et donc à prendre des risques pour une cause qui en vaut bien une autre: celle de la paix.»

Son témoignage, qui rend sa douloureuse dimension humaine à un conflit demeuré essentiellement médiatique en nos contrées, mérite d'être lu.

Boycotter le grand capital?

Journaliste indépendant (on peut le lire dans Voir et dans Jobboom), Steve Proulx, dans Boycott, se fait le porte-parole des activistes écologistes et des militants sociaux et politiques de gauche en traçant des portraits dévastateurs de 23 multinationales américaines.

Tous les chapitres de son livre sont construits sur le même modèle: une brève présentation des débuts et des succès économiques subséquents de l'entreprise visée ouvre la démonstration qui, en deuxième partie, expose les vices cachés sur lesquels repose la fortune de ces multinationales.

Ainsi, Disney, Gap et Nike sont stigmatisées pour cause d'exploitation des travailleurs du Tiers-Monde; Mars et Starbucks parce qu'elles s'adonnent au commerce inéquitable; Bechtel, Dow Chemical, ExxonMobil, GE et Ford pour les blessures environnementales dont elles sont responsables; Monsanto et Cargill parce qu'elles encouragent l'utilisation d'OGM et détruisent les agricultures locales; Boeing parce qu'elle profite de la guerre; McDo et Wal-Mart parce qu'elles envahissent les marchés et professent un antisyndicalisme primaire; Procter & Gamble parce qu'elle expérimente ses produits sur les animaux; et ainsi de suite pour Philip Morris, AOL Time Warner, Citigroup, Coca-Cola, Costco et Microsoft.

S'abreuvant principalement à des sources très militantes qu'il oppose aux «discours des capitalistes», Steve Proulx ne cache pas ses accointances avec les premières. Il est clair, pour lui, que les activistes qui dénoncent ces requins ont raison et que leurs appels aux boycottages mais aussi au harcèlement consumériste doivent être suivis. Le slogan publicitaire concocté par l'éditeur pour ce livre ne met d'ailleurs pas de gants pour asséner le message: «Vous nous exploitez», clame-t-il sur fond de drapeaux américains. «Nous vous boycottons», ajoute-t-il en guise de réplique fleurdelisée.

S'il ne contient pas de véritables nouveautés sur le plan informatif, le Boycott de Steve Proulx n'en reste pas moins une belle invitation à se préoccuper de certaines causes et de combats qui s'inscrivent dans le courant du renouveau militant.

louiscornellier@parroinfo.net

Les mensonges de la guerre en Irak

Robert Turcotte
Propos recueillis par Yan Muckle
Les Intouchables
Montréal, 2003, 192 pages

Boycott
Steve Proulx
Les Intouchables
Montréal, 2003, 200 pages

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