Un magnifique désastre

La pièce s’intitule Scalpée, mais vous ne la verrez pas puisqu’elle se terminait la semaine dernière, à Québec, après un séjour de quelques semaines à Montréal. Le texte est d’Anne-Marie Olivier, la mise en scène de Véronique Côté.

Ne-non. Ceci n’est pas un texte de la section culture qui se serait égaré. Ni une plogue, d’ailleurs. Je précise, parce qu’on se connaît un peu Anne-Marie et moi. Enfin, assez pour se dire bonjour et discuter brièvement quand on se croise. Assez pour qu’elle m’invite à écrire un texte pour le Festival du Jamais Lu, il y a deux ans. Assez pour que je lui écrive un courriel plutôt laconique mais enthousiaste pour la féliciter quand elle est devenue directrice artistique du Trident. C’est tout.


Mais c’est suffisant, aussi, pour lui demander, ainsi qu’à Véronique, de me rencontrer pour parler de ce spectacle dont je suis sorti sans trop savoir qu’en penser. En fait, leur ai-je hurlé à toutes les deux pour couvrir le bruit du moulin à café du Bügel, rue Crémazie, à la fin de la pièce, j’ai eu l’impression de m’être éveillé au terme d’un mauvais rêve. Puis de m’être ébroué pour chasser la matière sombre qui m’occupait l’esprit avant de me rendormir.


Au fil des jours me sont revenues des images résiduelles. Des moments d’une extrême brutalité ou d’une beauté trouble qui ponctuaient le spectacle, et qui parfois se superposaient et surgissaient dans mon esprit sans prévenir. Bedang ! Comme des publicités de casino en ligne sur un site qui pirate des postes de télé.


Des images, donc. Il y avait des volées d’oiseaux et des visages émaciés dessinés sur des murs pâles (imaginés par Josée Landry Sirois, qui a fait la scénographie), des viscères de gibier, du sang et du sexe un peu triste. J’avais le sentiment d’avoir fait un cauchemar, et que ce mauvais songe tentait de me dire quelque chose.


Tous les personnages de cette pièce touchent le fond. Ils se placent en marge du monde, ils ont perdu leurs repères, ils sont détachés de leur histoire, dépossédés d’eux-mêmes. Et pourtant, ils ne sont pas totalement désespérants.


Nous en avons donc parlé pendant une heure, j’ai tout noté. Et puis j’ai perdu mon carnet le surlendemain. Dans l’auto d’un ami ou au restaurant, je sais plus trop. Lundi, je l’ai cherché pendant des heures avant de me rendre compte que je me souvenais bien de ce que nous avions dit. Enfin, de l’essentiel.


Nous. Parce que j’ai parlé au moins autant qu’elles. Parce que ce n’était pas autant une entrevue qu’une conversation. Parce que nous partageons, il me semble, une vision du monde qui oscille entre la grâce et le chaos.


C’est une de mes obsessions : je cherche sans cesse l’endroit duquel on peut critiquer violemment sans foutre le feu, où l’on peut crier son dégoût sans tout détruire.


C’est un lieu étrange, inconfortable au possible. C’est une posture complètement tor- due qui est aussi celle de Scalpée, et c’est la seule qui me semble possible aujourd’hui, quand on sait ce que l’on sait, quand on voit ce que l’on voit.


Je repique cette idée à Véronique et Anne-Marie qui expose la nature de ce trouble : la constatation que, même défigurés, tordus par la douleur de vivre et ramollis par le confort et l’indifférence, nous sommes encore beaux. Comme les mouettes qui suspendent leur vol et se laissent porter par le vent pendant un moment, au-dessus d’un dépotoir.


C’est donc de ce point de vue instable que j’observe les flics qui remplissent des autobus avec des manifestants avant même qu’ils aient levé le petit doigt. De là aussi, que je regarde les Français qui sont effrayés par le mariage homosexuel ou les pauvres types qui éructent leur mépris et leur ignorance en voyant deux hommes s’embrasser à la télé. C’est depuis là-bas que j’écoute Trépanier se moquer de nous tandis que le gouvernement tricote le futur Turcot : une maille à l’endroit, et surtout deux à l’envers. Je regarde en sachant toutefois que c’est depuis le fond qu’on voit le mieux où se situe la surface.


Comme cet homme qui, dans un magnifique essai en ligne, raconte en photos et en mots déchirants le cancer de sa femme et dit : « À chaque défi, nous nous sommes rapprochés. […] Jen m’a appris à aimer, à écouter, à donner et à croire en l’autre. Je n’ai jamais été aussi heureux. »


S’agit de fixer son regard sur l’horreur du monde. Puis de la tordre pour en extraire un peu de beauté. C’est encore la seule manière de fabriquer du sens avec ce magnifique désastre qu’est la vie.

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