Grillo le Québécois

Il m’arrive de penser que l’impertinent Beppe Grillo s’est trompé de pays. Disons que ce comique devenu leader politique aurait pu naître québécois. Même si la politique italienne est très différente de la nôtre, je ne connais pas d’endroit au monde où les comiques sont aussi nombreux et aussi adulés qu’au Québec. De là à ce qu’ils se présentent aux élections comme en Italie, il n’y a qu’un pas que nous pourrions franchir un jour.


En attendant, peut-être aurions-nous intérêt à mieux comprendre les raisons de l’étonnant succès de cet amuseur public et de son Mouvement 5 étoiles (M5S). Beppe Grillo tient aujourd’hui l’Italie en otage. Normal, direz-vous, pour celui qui dit vouloir « faire sauter la banque » et qui a invité al-Qaïda à bombarder le parlement italien. Avec ses 150 députés, il pourrait empêcher le pays de se donner un gouvernement stable pendant encore des semaines. Une nouvelle élection n’est pas exclue, mais, pour des raisons constitutionnelles, elle ne pourra pas se tenir avant l’été.


Qui est donc ce trublion au langage ordurier que l’on surnomme le Coluche italien ? Son programme est un mélange hétéroclite de révolte légitime contre la corruption, de populisme anti-élites (« tous pourris »), d’écologie tous azimuts (contre le TGV Lyon-Turin), d’ultradémocratisme (le parti n’a officiellement pas de chef) et d’idolâtrie technologique (Internet pour tous).


Si le succès de Beppe Grillo marque un saut qualitatif dans le triomphe de la société du spectacle, il faut dire qu’il s’est imposé comme la réponse à un autre maître du théâtre politique, Silvio Berlusconi. Ancienne vedette de la télévision, Grillo a su faire fructifier sa popularité acquise dans les médias traditionnels. Ceux-là mêmes de Berlusconi. Ses assemblées populaires démagogiquement baptisées « Vaffanculo days » (les journées « va te faire foutre ») ont mobilisé des millions de personnes à travers le pays.


Mais Grillo n’aurait jamais connu un tel succès sans Internet. En quelques années, son blogue est devenu le plus populaire en Italie et l’un des plus fréquentés du monde. La chose n’est pas anodine. Ces nouvelles techniques numériques sont pour le M5S et ses sympathisants l’objet d’un véritable culte. Le gourou de Grillo, Gianroberto Casaleggio, est d’ailleurs président d’une société spécialisée dans la communication sur Internet. Cet homme de l’ombre sans qui le M5S ne serait rien a déjà prophétisé la disparition de tous les médias traditionnels, l’extinction du droit d’auteur et… l’élection sur Internet du président d’une nouvelle République mondiale d’ici 2050 !


Au fond, Beppe Grillo oppose à Berlusconi un programme tout aussi libéral sans nation ni classes sociales. Seul compte l’épanouissement individuel de chacun, non plus devant la toute puissante télévision, mais grâce à l’ordinateur roi devenu comme par magie instrument de démocratie.


«Peuple Internet»


Pourtant, même s’il prêche la transparence absolue et la démocratie directe, le M5S trouve le moyen d’être entièrement contrôlé par un seul homme. Grillo est seul autorisé à s’exprimer publiquement. Les élus, surnommés les « grillini », n’ont pas le droit de parler aux journalistes. Les rares militants, comme Valentino Tavolazzi, qui ont tenté de donner au mouvement une structure de coordination ont été exclus.


À de véritables structures électives, Grillo et son gourou préfèrent un fantomatique « peuple Internet » qui ne risque pas de contester leur autorité. La presse n’est d’ailleurs pour eux qu’un de ces parasites qui empêchent l’avènement de la démocratie directe. De Mussolini à Eva Perón en passant par Hugo Chávez, les mouvements autoritaires n’ont jamais prisé les corps intermédiaires, et encore moins la presse indépendante. En se revendiquant d’un rapport direct au peuple, miraculeusement favorisé par Internet, ils évitent ainsi les difficiles compromis démocratiques.


Dans son livre, Un Grillo qualunque (éd. Castelvecchi), le journaliste Giuliano Santoro explique comment le comique devenu leader politique jouit toujours d’une sorte d’immunité théâtrale. Bref, d’un droit à la transgression normalement refusé à ceux qui ne font pas oeuvre artistique. Selon lui, le message des électeurs de Grillo est le suivant : « S’il s’agit de ne fabriquer que des mots, alors autant faire parler celui qui fait rire et produit des rites collectifs qui exorcisent notre souffrance. »


On aurait tort de rire de la tragédie de l’Italie comme l’a fait de manière hautaine l’hebdomadaire The Economist en qualifiant de clowns ses hommes politiques. Dans le climat actuel de crise économique et morale, ce qui se passe au pays de Beppe Grillo pose un immense défi à la démocratie et aux partis politiques.


Sans atteindre le même degré de dévoiement, la montée fulgurante à la tête du Parti libéral du Canada d’un politicien à la pensée aussi évanescente que Justin Trudeau ne relève-t-elle pas de la même désillusion ? Il serait dangereux de se croire immunisé. Exaspération contre la corruption, crise de la représentation politique et fascination aveugle à l’égard du dieu numérique, la liste de ces symptômes est loin de nous être étrangère.

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