Korine, Godard et Kundera

Signant la préface de l’essai de François Ricard intitulé La littérature contre elle-même (éd. Boréal), Milan Kundera disait ceci au sujet de la critique : « Étant donné que la découverte contenue dans une oeuvre d’art est par définition inattendue et imprévisible, il n’existe pour la saisir aucune méthode généralement valable et applicable ; la pensée critique est essentiellement non méthodique. »


Très juste. Mais il arrive assez souvent que, de façon plus ou moins suspecte, la critique cinématographique soit unanime. Il suffit généralement d’une reconnaissance internationale (par exemple un prix important dans un festival), jumelée à l’éloge de quelques ténors du métier, pour que toute la profession entonne en choeur le même discours.


Il arrive aussi que la critique soit partagée. Un phénomène qui se produit le plus souvent lorsque déboulent sur les écrans des oeuvres vierges de toute exposition, qui obligent les critiques privés d’a priori à avancer comme des éclaireurs, avec uniquement leurs connaissances, leurs repères, leur bagage, comme lampe de poche.


Il arrive enfin que la critique soit polarisée, avec d’un côté un groupe qui crie au chef-d’oeuvre, de l’autre une cohorte qui hurle au navet. C’est très rare, mais ça vient d’arriver. L’objet du débat ? Spring Breakers, du cinéaste indépendant américain Harmony Korine (Gummo).


Centrée sur quatre étudiantes qui ont dévalisé un restaurant afin de se payer un voyage de débauche en Floride pour la relâche, cette hallucination lubrique, en salle au Québec depuis une semaine, est perçue par une frange comme « une imposture tout en surface » (Richard Corliss, Time Magazine) et qualifiée par l’autre de « Girls Gone Godard » (Scott Foundas, Village Voice).


En France - où le scénariste du Kids de Larry Clark est souvent qualifié de génie par ceux qui retrouvent dans ses films, focalisés sur une frange étroite de l’Amérique, une image qui correspond à celle qu’ils se font de son ensemble - on observe le même grand écart. « Du Godard boosté au Red Bull », écrit Serge Kaganski dans Les Inrockuptibles. « Un long clip chichiteux et répétitif », rétorque Pierre Murat dans Télérama.


Au Québec, la presse qui s’est exprimée au sujet de Spring Breakers se divise entre la grande majorité des contre et une infime minorité des pour. Mon confrère de La Presse Marc-André Lussier estime qu’il s’agit d’« un film approximatif qui tourne complètement à vide ». Semblable son de cloche chez mon collègue du Devoir François Lévesque, qui estime que « la vision du cinéaste apparaît arriérée, surtout de ce côté-ci du printemps érable ». À l’opposé, Helen Faradji parle dans le site de 24 images d’« un film qui ose le grotesque pour mieux flirter avec le sublime ».


Les premiers seraient-ils aveugles et sourds, la seconde, en plein délire ? Existe-t-il une vérité absolue, acquise par certains, qui échappe à d’autres ? J’appelle à la barre des témoins Milan Kundera : « Non seulement la critique peut se tromper (et se trompe), mais on ne peut même nullement vérifier son jugement : tout ce qu’il dit reste son pari personnel, son risque. Cependant, tout erronée que puisse être sa pensée, si elle s’appuie sur une compétence authentique elle ne perd rien de son utilité ; elle provoque et engendre d’autres réflexions et aide ainsi à constituer un arrière-plan méditatif qui est indispensable à l’art. »


Ça fait longtemps qu’un film n’a pas suscité pareil « arrière-plan méditatif ». Et le phénomène de polarisation est d’autant plus fascinant ici qu’en lui-même, Spring Breakers est un film polarisé. Entre d’une part sa forme et sa narration, exceptionnellement inventives et modernes. Et d’autre part son spectacle nihiliste de bière en fût et de jeunes en rut. Certains, tel Jean-Philippe Tessé des Cahiers du cinéma, y ont vu l’expression critique et éclairante du temps présent : « De cet objet idiot s’écoule une sorte de poésie repoussante et naïve, burlesque et synthétique, vulgaire et bête, une sorte de poésie perdue, à ramasser, à rincer, impropre à la consommation, innommable en somme, mais qui exprime aussi la part poétique et misérable de notre époque. » Film pop pour happy fews, Spring Breakers ? En tout cas, il a du ressort dans le pied.

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