Je suis si gai, si gai…

Marc Favreau, alias Sol, avec ses géniaux vire-langue, est l’un de ceux qui ont fait planer l’humour.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Marc Favreau, alias Sol, avec ses géniaux vire-langue, est l’un de ceux qui ont fait planer l’humour.

J’aime l’humoriste André Sauvé, qui jongle avec les dimensions dans son théâtre de l’absurde. Aussi Daniel Lemire, grand égratigneur de politiciens, aux ongles bien aiguisés. Sans leurs précurseurs Marc Favreau, alias Sol, pour ses géniaux vire-langue et Yvon Deschamps pour avoir tendu le miroir à l’aliénation de son peuple, la psyché collective du Québec serait aussi tout appauvrie.


Dans La Presse, Stéphane Laporte m’arrache des sourires d’admiration, comme Les Justiciers masqués dans le quotidien Métro. Pas facile de tricoter de fines chroniques humoristiques. Ces gars-là sont des pros. Mais quand je tombe à la télé sur bien des comiques québécois, bonjour le soupir ! Des jokes de mononcles et de matantes en rut volent au ras des pâquerettes. L’humour plane haut quand il se laisse pousser par le courant de l’esprit. Sinon… c’est le gag pourri qui fait plouf ! Et ça fait plouf ! souvent.


Mardi soir dernier au théâtre Saint-Denis, un gala célébrait les 25 ans de l’École nationale de l’humour. Les critiques ont assuré qu’il y avait de bons numéros et des mauvais. Je les crois sur parole. Pas vu !


Mais 25 ans déjà pour cette école unique au monde ? Quel bilan faut-il donc tirer de ces rires en cascades ?


Le gros, l’immense problème de l’humour québécois, tient à la portion excessive de la tarte culturelle qu’il occupe. Une place totalement démesurée, davantage que partout ailleurs dans le monde. Au long des ans, il y eut ouverture sur la diversité de ses thèmes. Je ne doute pas des bonnes intentions des profs et des dirigeants. Mais ça rit aux larmes pour pas cher si souvent. On juge au résultat.


L’humour, c’est le pire et le meilleur. Tant qu’il met en lumière nos paradoxes, ou amuse tout simplement, c’est parfait. Mais mon petit doigt me dit qu’il y a plus que ça. Pourquoi autant ? Pourquoi ici ? On peut bien coucher le Québec sur le divan, en cherchant à percer le mystère de sa soif inextinguible de rire gras, rouge, noir ou tout ce qu’on voudra. Chacun peut lancer son explication. La vôtre vaut bien la mienne.


J’en entends opposer le rire à la réflexion, comme si ces notions ne pouvaient se marier. Mais si, pourtant. Même que ça s’appelle avoir de l’esprit.


À croire que le Québec tente de se geler la tête en se la gondolant. Les gens se sentent ignorants, méchants, vulgaires ? Pas grave ! Suffit d’en ricaner, campé dans ses positions, le derrière sur le sofa. Nul besoin de s’ouvrir l’esprit, d’afficher des convictions ou de caresser des rêves. On se tape sur les cuisses en choeur un bon coup, et le tour est joué. Paresseux, mais réjouis. Il y a trop de mauvais gags, sur toutes les tribunes, à pleins médias dans notre beau Québec. Trop ! Trop ! Trop ! Pitié !


Retour à cette École nationale de l’humour fondée en 1988 par Louise Richer, sous l’aile du Groupe Juste pour rire. Le Québec traversait une époque de flottement. Le bouillonnement de la Révolution tranquille était apaisé. Un référendum avait été perdu. Les libéraux tenaient les rênes du pouvoir, les artistes se cherchaient un souffle, une cause. Idem pour la jeunesse.


Gilbert Rozon est un homme d’affaires de premier ordre. Il aurait pu ériger un empire pharaonique sur les fondements de n’importe quelle forme d’art. On lui devait d’ailleurs des manifestations culturelles multidisciplinaires, comme La grande virée au début des années 80. Si lui, l’agent de Charles Trenet, avait lancé davantage sa canne à l’eau du côté de la chanson, on pousserait plus fort et mieux la rengaine aujourd’hui. Si, suivant son goût pour l’art contemporain, ses énergies, ses talents inouïs d’entrepreneur avaient marqué des points dans ce secteur-là, notre cote serait très haute sur le marché de l’art. Encore qu’avec des si…


En fait, l’humour s’est imposé à Rozon un peu par hasard. Du moins, c’est ce qu’il m’a déjà expliqué. Il plantait des graines culturelles partout. L’humour a bien voulu pousser. Rien n’est hasard, plutôt destinée, ou planètes alignées. À travers la loi de l’offre et de la demande, si le gros de la population réclame des clowns et se déplace en foule et en famille pour les applaudir, on lui en donnera. Ça comblait, ça comble toujours un besoin fondamental mal décodé.


Les forces vives du Québec traversaient il y a 25 ans une crise existentielle. Le rire trouvait ici un terreau fertile pour colmater ses peines et ses pertes. Faute de racines culturelles solides dans d’autres disciplines, le grand triomphe, jamais démenti depuis, fut pour cette veine désopilante. Certains artistes qui se seraient aventurés ailleurs ont compris de quel côté ils avaient intérêt à beurrer leur pain.


En 1983, les Lundis des Ha ! Ha ! de Claude Meunier et Serge Thériault sur les ondes de Radio-Canada ont lancé des comiques, et souvent des meilleurs, comme André-Philippe Gagnon et Daniel Lemire.


Le festival Juste pour rire, fondé la même année par Gilbert Rozon, allait devenir le plus important événement du genre au monde. L’école de l’humour, unique en son genre, qui ne devait s’affranchir du Groupe Juste pour rire qu’en 1993, offrait une relève pour nourrir l’achigan à grande bouche ouverte.


Gilbert Rozon a lancé aussi un musée de l’humour, qui a moins marché. À mettre dans la colonne des profits et pertes !


Le Groupe Juste pour rire, avec un volet télé exporté partout, ses centaines de spectacles, l’école, a imposé Montréal comme capitale internationale de l’hilarité. C’est dans le bidonnage qu’on s’est affirmés comme les plus gros, les plus forts de la planète, les Texans d’un pan culturel.


Montréal s’écroule, la corruption est endémique, l’éthique collective est en panne sèche, les rêves collectifs sont bien effilochés. Du moins, on mourra ensemble de rire, la rate dilatée, la mâchoire décrochée, la poire fendue, la gorge déployée.


Et si on chassait une tristesse inopportune en se tenant ainsi les côtes… Qui sait ? Ça me rappelle les vers de Nelligan à la fin de La romance du vin :


« Je suis si gai, si gai dans mon rire sonore/ Oh si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots. »

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