L’hymne à l’amour de Kim Thúy

Quatre ans après Ru, qui l’a révélée dans une vingtaine de pays et lui a valu plusieurs prix, Kim Thúy réussit son pari.
Photo: François Pesant - Le Devoir Quatre ans après Ru, qui l’a révélée dans une vingtaine de pays et lui a valu plusieurs prix, Kim Thúy réussit son pari.

Elle a le don de faire voir, de faire sentir, entendre, goûter et toucher, au-delà des mots sur le papier, sans en faire trop. Elle a le don des instants volés, de la légèreté qui volette au-dessus des haines, des guerres, des souffrances, comme une main tendue. Kim Thúy est une ensorceleuse littéraire.


Quatre ans après Ru, qui l’a révélée dans une vingtaine de pays et lui a valu plusieurs prix, l’écrivaine réussit son pari. Elle crée dans Mãn un petit cocon tissé serré dont on peine à s’extirper, davantage encore que du premier.


Davantage encore, ce roman est marqué par ses origines vietnamiennes, même s’il est moins directement inspiré par son parcours de boat people débarquée au Québec avec sa famille à l’âge de 10 ans. Cette fois, la narratrice, adulte, est arrivée chez nous à la suite d’un mariage arrangé. Elle est cuisinière pour le restaurant de son mari, originaire de Saigon. Elle a laissé derrière elle sa mère, qui finira par venir la rejoindre après plusieurs années de séparation.


Cette mère vietnamienne qui a participé presque malgré elle à la révolution occupe une place centrale dans l’histoire. Elle a donné sa fille en mariage pour lui offrir un avenir meilleur, dans un pays en paix. Elle ne s’est jamais perdue en effusions, n’a jamais démontré d’affection directement à sa fille, mais elle lui a montré de mille et une façons, par de petits gestes, qu’elle l’aimait, la protégeait, qu’elle tenait à elle comme à la prunelle de ses yeux.


Cette mère a initié sa fille à la langue française, elle lui a fait découvrir Chateaubriand à l’abri des curieux, déjouant les censeurs. « C’était le plus grand des secrets puisque les livres étrangers étaient bannis, surtout les romans, plus précisément la frivolité de la fiction. »


Cette mère a appris tant de choses encore à son enfant, dont celle-ci : « Maman m’avait enseigné très tôt à éviter les conflits, à respirer sans exister, à me fondre dans le décor. »


Mãn, ce pourrait être un hommage à l’amour maternel. Mais aussi un hommage à tous les déracinés de la terre, aux immigrants, aux exilés, qui ont laissé derrière eux leur vie pour en commencer une nouvelle, qui portent en eux et lèguent malgré eux à leurs enfants le poids du passé et parfois de la guerre.


Ils sont nombreux à prendre place dans ce récit, originaires du Vietnam pour la plupart. Ils débarquent au tournant dans la vie de la narratrice, le plus souvent comme clients au restaurant. L’occasion chaque fois de nous livrer des bribes de leurs histoires respectives. De faire s’entremêler le présent et le passé de leur vie.


Mãn, ce pourrait être un hommage à la culture vietnamienne. À sa poésie, à ses légendes, citées et racontées au passage. À ses coutumes, décrites dans le détail. À sa langue, ce qui donne lieu dans les marges du livre à des traductions du vietnamien au français.


Hommage à la nourriture vietnamienne, beaucoup. Plusieurs pages là-dessus, tandis que la narratrice prépare pour ses clients des plats sophistiqués qui leur rappellent leur pays tout en nous mettant l’eau à la bouche.


Mãn, ce pourrait être un hommage aux échanges culturels de toutes sortes, qui permettent d’amalgamer les richesses enfouies au fond de chacun. Ce pourrait être un hommage à la terre d’accueil qui ouvre ses bras. À l’autre, qui nous apprend à dire « je t’aime ». À l’entraide. À l’amitié sous toutes ses formes. À l’amour, dans toutes ses déclinaisons.


Le fil du récit prend plusieurs chemins, nous conduit dans des contrées insoupçonnées. On avance par petites touches, petits fragments qui s’agglutinent les uns aux autres. Parfois, l’impression de s’égarer, pour rien. Mais la narratrice, sans en avoir l’air, tient bien en main les rênes, elle nous ramène dans son giron, dans sa bulle.


Encore faut-il accepter d’être dans une certaine forme de béatitude. De privilégier la beauté. De laisser son sens critique au vestiaire. De se laisser bercer. Car cette narratrice est du genre à voir partout le bon côté des choses. À s’enthousiasmer pour de petits riens. À s’oublier pour les autres. Et à réussir tout ce qu’elle entreprend. Un peu trop parfaite dans l’ensemble, cette Mãn ?


Mãn : le nom de cette Vietnamienne à la peau de lait signifie, selon ce qu’elle nous en dit : « parfaitement comblée » ou « qu’il ne reste plus rien à désirer », ou « que tous les voeux ont été exaucés ».


Et pourtant, quelque chose va se passer qui nous montrera le contraire. Non, Mãn n’est pas tout à fait comblée, pas encore. Il lui reste à tomber amoureuse, à découvrir l’amour fou. Puis, le manque de l’autre. Ce qu’elle fera dans la dernière partie du livre.


Une autre texture s’ajoute alors au récit. Une texture qu’on n’avait encore jamais aperçue, nous semble-t-il, chez Kim Thúy, malgré toute la sensualité dont elle peut nous abreuver par ailleurs.


Ça ressemble à ceci : « Comme Luc, j’avais un mariage parfait jusqu’à ce qu’il dégage mes cheveux avec le dos de ses mains et hume le côté de mon cou en me demandant de ne pas bouger, sinon il tomberait, sinon il hurlerait. »


Et ça continue : « Si j’étais une photographie, Luc serait le révélateur et le fixateur de mon visage, qui n’existait jusqu’à ce jour qu’en négatif. »


Ce n’est pas fini. Des pages et des pages nourries du feu de la passion. Car Mãn, c’est aussi ça : un hommage au choc amoureux. Même s’il faut bien un jour ou l’autre revenir les pieds sur terre…

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