En aparté - Les chats gris

La «politique du prix unique» a pour fonction de soutenir un réseau de librairies sur l’ensemble du territoire et, surtout, de protéger la diversité culturelle.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir La «politique du prix unique» a pour fonction de soutenir un réseau de librairies sur l’ensemble du territoire et, surtout, de protéger la diversité culturelle.

À l’heure du Salon de Québec, l’Institut économique de Montréal (IEDM) en rajoute une couche au chapitre des attaques contre le livre et, partant, contre la culture.


À l’aide d’un petit sondage, ce groupe d’économistes en armes débarque cette semaine avec une conclusion qui conforte son habituel dogmatisme: les Québécois, surtout du côté des anglophones et des petits lecteurs, seraient à 65 % contre une « politique du prix unique ». La belle affaire !


Un prix plancher, il en existe déjà pour les oeufs, le lait, le pain, l’essence, et j’en passe. Personne ne remet cela en question. Personne n’en parle. Mais dès qu’il est question de protéger le livre, qui est un vecteur primordial de la culture, voilà qu’il s’agirait d’une mesure scandaleuse ! C’est du moins ce que voudrait faire croire maintenant l’IEDM à l’aide d’un sondage, faute d’avoir su convaincre au préalable quiconque de sérieux avec son argumentation économique brinquebalante.


Voici l’IEDM réduit à enfourcher le corps de cette curieuse hydre pour laquelle notre époque se passionne : l’opinion publique.


Résumons la technique employée. On vous demande à la volée si vous êtes pour une augmentation des prix des livres. Surprise générale : la réponse est non !


C’est tout simple. Et on ne saurait en conséquence s’étonner des conclusions simplistes.


Trouvez-moi un seul zozo qui réponde « oui » spontanément à une question pareille s’il ne connaît pas d’abord les enjeux en place.


Voilà bien le fond du problème : cette histoire d’une nécessaire politique du livre est tirée dans tous les sens sans avoir été mise à plat sur la place publique. Au Québec, on parle depuis un long moment d’une « politique du prix unique ». On en parle, mais on l’explique toujours peu ou mal, sinon dans des cercles d’initiés.


Il faut dire que, dans la plupart des pays occidentaux, on ne parle plus de ça. Il s’agit depuis belle lurette d’une politique courante, d’une réalité intégrée à la vie culturelle.


Seule l’Angleterre a fait marche arrière à l’égard d’un relatif contrôle des prix du livre. Et c’est bien sûr vers le royaume de Sa Majesté que l’IEDM nous invite à tourner tous les regards, étant entendu que l’aveuglement comme vision d’avenir constitue un formidable projet de société.


À cet égard, que de confusions entretenues chez nous sous le chapiteau de cette appellation trompeuse de « prix unique » !


Le monde du livre au Québec propose en fait de réglementer les variations de prix (10 % de rabais permis) seulement sur les neuf premiers mois des arrivages de nouveautés. Tout le reste, c’est-à-dire l’immense majorité des titres, échappe à la mesure.


Le tout nouveau tout beau des seules nouveautés se trouverait vendu partout au même prix. De sorte que les librairies ne se verraient pas constamment couper l’herbe sous le pied par des Walmart, Costco et autres camps de concentration pour marchandises très peu intéressés à offrir une vaste variété de titres aux lecteurs.


En somme, la mesure a pour fonction de soutenir un réseau de librairies sur l’ensemble du territoire et, surtout, de protéger la diversité culturelle contre la waltdysnéification générale de l’humanité. Ce n’est pas pour rien que le milieu culturel en général et celui du monde du livre en particulier sont très largement favorables à une mesure pareille.


Suffit-il d’agiter le hochet d’un sondage mené sur un échantillon convenable pour faire croire à l’existence d’une « opinion publique » raisonnablement informée sur cette question ?


Au fond, le sondage de l’IEDM dit implicitement ceci : à vous qui n’avez pas d’idée bien claire encore sur le sujet, prenez donc celle qu’on vous souffle à l’oreille dans le libellé de la question principale de notre sondage. Car il faut bien voir cette jolie inclination du questionnaire de l’IEDM. Jugez-en par vous-mêmes : « La politique interdirait d’offrir des rabais supérieurs à 10 % sur les nouveautés lors des neuf premiers mois de leur parution, ce qui ferait augmenter le prix moyen des livres en magasin. » La réponse est induite dans la question : non à la hausse !


Le biais est patent. En vérité, il n’y aurait aucune variation de prix pour l’immense majorité des titres en librairie.

 

Une arme à double tranchant


Le cumul des opinions constitué à partir de réponses à une question tombée du ciel donne de la légitimité d’abord et avant tout à celui qui la pose. Les sondages constituent ainsi une arme redoutable au service de ceux qui les administrent.


Un sondage d’opinion commandé par un groupe de pression constitue plus un moyen d’action politique qu’autre chose. Il impose un effet artificiel de consensus sur la base d’un instantané de l’ignorance générale à un moment précis. Les réponses ne sont ni vraies ni fausses ; elles se contentent de renouveler le mythe qu’une opinion attrapée dans l’air du temps vaut soudain une idée qui a mûri et fait ses preuves ailleurs depuis des années.


Parfois, une arme se retourne contre son propriétaire. Tenez, par exemple : à en croire les résultats du sondage, les gens opposés seraient à majorité ceux qui achètent le moins de livres dans une année. N’est-ce pas très curieux déjà puisque ce sont ceux qui en achètent le plus qui paieront en principe davantage, si on s’en tient à la logique de l’IEDM ? En fait, je parierais que cette opposition de surface des lecteurs occasionnels tient à une ignorance des enjeux de fond que les lecteurs plus avides connaissent justement mieux. Il faudrait bien sûr étudier plus avant cette hypothèse.


En attendant, cette idée d’un prix plancher pour les livres avance dans la nuit faute de l’éclairage d’une commission parlementaire pour l’étudier et la faire valoir au grand jour auprès d’un vaste public. La nuit, tous les chats sont gris.

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