Les lunettes claires de la psychologie

La psychologie au quotidien, fruit de la collaboration de 18 professeurs, se veut une introduction sérieuse et accessible au discours psychologique actuel.
Photo: Agence France-Presse (photo) Joël Robine La psychologie au quotidien, fruit de la collaboration de 18 professeurs, se veut une introduction sérieuse et accessible au discours psychologique actuel.

« Les malaises liés à des causes psychologiques sont parfois très difficiles à déterminer, écrit Simon Grondin, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval. En fait, les maladies psychologiques peuvent être parfois graves et leur expression extrêmement étrange. » Cette étrangeté suscite chez l’humain un sentiment d’inconfort et d’impuissance par rapport à la maladie mentale, souvent attribuée, dans l’histoire, à des causes surnaturelles ou farfelues et traitée avec des méthodes inefficaces, voire dangereuses.


« Maintenant que nous sommes passés à un mode d’intervention fondé sur l’observation systématique, continue Grondin, nous pourrions nous croire à l’abri de situations où des personnes sont maltraitées. » On constate pourtant que les théories douteuses, dans ce domaine, continuent de pulluler et que « les médias d’information sont remplis de promotions de nouveaux régimes, de nouvelles molécules soi-disant naturelles ou de nouveaux livres qui ouvrent enfin la voie de la guérison de l’âme ».


C’est un peu pour faire contrepoids à ce nouveau charlatanisme que les professeurs de l’École de psychologie de l’Université Laval, à l’occasion du 50e anniversaire de leur établissement, ont organisé, en 2011, une série de conférences ayant « pour but de renseigner le public à propos de thèmes qui sont habituellement au coeur des préoccupations quotidiennes des gens ».


Ouvrage collectif issu de ce projet et composé de textes sur la théorie de l’attachement, sur la thérapie de couple, sur le problème du jeu compulsif, sur les troubles anxieux, sur le sommeil, sur le rôle des émotions dans le développement du cancer et sur la démence, La psychologie au quotidien, fruit de la collaboration de 18 professeurs, se veut une introduction sérieuse et accessible au discours psychologique actuel.

 

Thérapie cognitive et comportementale


L’approche mise en avant dans la plupart des textes de ce recueil est la thérapie cognitive et comportementale (TCC). Développée par le psychiatre et psychanalyste américain Aaron T. Beck, un freudien dissident, dans les années 1960, cette école de pensée postule, selon ce qu’en écrit le psychologue et journaliste britannique Christian Jarret dans Psychologie en 30 secondes (Hurtubise, 2012), « que la maladie mentale implique des habitudes de pensée allant à l’encontre du but recherché, qui déforment la manière dont on comprend le monde ». Jarret affirme même, représentatif en cela d’un certain courant psy obnubilé par la reconnaissance scientifique, que, « presque tout seul, Beck a transformé la psychothérapie d’art en science » et a, « métaphoriquement parlant », tué Freud.


La plupart des auteurs de La psychologie au quotidien s’inscrivent dans ce courant. Dans son texte sur le stress, l’anxiété et la panique, Geneviève Belleville, par exemple, écrit que « ce n’est pas tant une situation particulière qui provoquera une émotion précise chez une personne, mais plutôt la manière dont cette personne interprète la situation », en surestimant le danger réel ou en sous-estimant ses capacités à y faire face. Elle propose donc des « techniques de restructuration cognitive, c’est-à-dire des stratégies qui aideront [les personnes] à reconnaître leurs pensées catastrophiques, leurs biais, leurs façons de voir qui contribuent à maintenir l’anxiété » et des stratégies comportementales adaptées, en remplacement des comportements d’évitement, de fuite ou de recherche de réconfort.


Inspirée elle aussi par les thèses de Beck, la psychologue Josée Savard signe un des textes les plus percutants de cet ouvrage. Une certaine vulgate psy, note-t-elle, affirme que le stress ou des traumatismes psychiques seraient à l’origine du développement du cancer et que l’attitude de la personne atteinte jouerait un rôle fondamental dans sa possible guérison. Ces hypothèses, écrit Savard, n’ont pas de fondements scientifiques solides. « Plusieurs études ont été menées afin d’évaluer si une attitude combative ou d’autres facteurs psychologiques comme le stress ou la dépression ont une influence sur la progression du cancer, rappelle la psychologue. Malheureusement, celles-ci indiquent dans l’ensemble que l’attitude de la personne ou les symptômes psychologiques ressentis n’ont pas d’influence déterminante. »

 

La tyrannie de la pensée positive


Savard critique même les effets secondaires négatifs de ce qu’elle appelle, en reprenant les mots de la psycho-oncologue Jimmie Holland, la « tyrannie de la pensée positive ». La personne atteinte du cancer, en effet, ne parvient pas toujours, ce qui est normal, à entretenir des pensées positives. Si elle adhère à la thèse qui propose un lien entre ces dernières et sa guérison, elle développe alors de l’anxiété, de la culpabilité et s’enferme dans les pensées négatives. Irréalisable, l’injonction de porter des lunettes roses entraîne le malade à porter des lunettes noires qui augmentent le risque de dépression.


Pour Savard, la thérapie cognitive et comportementale doit servir à « modifier les perceptions négatives (c’est-à-dire les cognitions) des gens par rapport à ce qu’ils vivent en des interprétations plus réalistes, plus basées sur la réalité ». L’espoir est nécessaire, bien sûr, mais la vie et la maladie ne sont pas des contes de fées vus à travers des lunettes roses. « Il suffit, explique Savard, de porter des lunettes claires et de voir la réalité telle qu’elle est, sans en amplifier les aspects négatifs ni adopter un optimisme aveugle. » C’est d’un « optimisme réaliste » que nous avons besoin.


En 2008, pour fêter son cinquantenaire, le Département de science politique de l’Université de Montréal publiait La politique en questions (PUM), un excellent ouvrage de vulgarisation. Au tour, cette fois, de l’École de psychologie de l’Université Laval de reprendre, avec succès, l’exercice. C’est avec de tels projets que les universitaires québécois peuvent convaincre le grand public de leur pertinence.


 

louisco@sympatico.ca

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