C’est du sport! - Passe-temps de qualité

Parmi les passe-temps de qualité totale s’offrant au particulier dans sa quête plurimillénaire de sensations fortes susceptibles de lui donner l’illusoire sensation d’exister pleinement, on retrouve notamment, mais non exclusivement : attendre qu’il se passe quelque chose à l’occasion de la dernière journée où un joueur de la Ligue nationale de hockey échangé serait admissible à revêtir les couleurs de sa nouvelle formation lors des prochaines séries éliminatoires 4 de 7 pour l’obtention de l’emblématique Coupe Stanley, le trophée le plus difficile à remporter de part et d’autre du méridien de Greenwich (aussi connu sous le nom vulgaire, mais qui se place mieux dans une conversation mondaine de même que sur le réseau « social » Twitter, de deadline), regarder la dernière minute d’une rencontre de basketball prendre deux heures et demie à être disputée parce que chaque club dispose de 36 temps d’arrêt pour que l’entraîneur-chef fasse semblant de dessiner des patrons de jeu sur son petit tableau avec son crayon feutre à l’encre effaçable alors qu’il sait pertinemment que ça ne fonctionnera pas pour toutes sortes de raisons qui seraient vraiment trop longues à expliquer, et compter des affaires obscures.


Compter des affaires obscures, voilà ce que fait Dan Szymborski, un gars qui se spécialise dans le développement de modèles mathématiques sportifs qui permettent de prédire un peu ce qui va arriver. Un peu, parce que si on pouvait prévoir beaucoup, n’est-ce pas, il ne servirait pas à grand-chose de s’asseoir confortablement dans son canapé rococo devant son téléviseur basse définition pour assister au dénouement parfaitement prévisible d’une joute. Vaudrait alors mieux se consacrer à la couture abstraite ou à la sculpture spontanée, disciplines aléatoires s’il en est.


Pendant qu’il avait quelques instants libres alors que son souper se réchauffait au micro-ondes, Dan Szymborski s’est mis en frais d’examiner minutieusement les 12 917 séries qui ont été jouées dans le baseball majeur depuis l’avènement de la Ligue américaine en 1901. Douze mille neuf cent dix-sept, et il paraît que, rendu à la moitié, il n’a même pas dit « ah pis d’la chnoute » ni entretenu le projet fugace de projeter son ordinateur intelligent contre le muret de briques le plus proche. But de l’exercice : déterminer la fréquence des surprises - ce qui constitue au juste une surprise relevant de calculs complexes induisant la somnolence - et ainsi voir à quels moments de l’histoire on savait le plus à quoi s’attendre.


Vous serez donc fort aise d’apprendre que les années 1950, quand les Yankees de New York dominaient outrageusement, furent la décennie la plus prévisible, et que depuis 2000, comment dire, y a pas moyen de se donner un genre en effectuant des pronostics parce que tout se peut pas mal. Pourtant, en l’absence de plafond salarial, on serait enclin à déduire que les équipes riches seraient largement favorisées et passeraient les pauvres au petit moulin avec une régularité appréciable, mais on se gourerait alors d’aplomb. On notera d’ailleurs pour nos archives qu’au cours des 12 dernières saisons, neuf clubs différents ont gagné la Série mondiale, et 26 des 30 formations ont accédé au moins une fois aux éliminatoires.


Tenez, le parterre est à ce point ouvert que même les experts pataugent dans la soupe. On savait ça depuis longtemps, mais en voici une nouvelle preuve. En 2011, le New York Times a compilé les prédictions de 108 supposés connaisseurs de balle, et un grand total de zéro d’entre eux avait annoncé que les Cards de St. Louis allaient décrocher le championnat. L’an dernier, sur 133 experts, aucun n’avait vu que les Orioles de Baltimore et les A’s d’Oakland participeraient aux séries, et un seul avait eu la prescience d’accorder le titre aux Giants de San Francisco.


En ce qui a trait à la saison qui s’amorce, le magazine ESPN a demandé à Dan Szymborski de dresser un indice de prévisibilité pour chacune des équipes. Et si on aime en général connaître ce qui nous pend au bout du nez, la sagesse populaire professe que ce que l’on ignore ne nous fait pas mal dans la région. Ainsi, par exemple, les Cubs de Chicago forment l’une des équipes les plus prévisibles en 2013, mais malencontreusement pour leurs partisans, il est tout à fait prévisible qu’ils ne seront pas bons.


La prochaine fois, nous verrons que tout ce qui précède relève de la bouillie pour les chats. Car une crêpe divinatoire, sérieux, nous assure que les Reds de Cincinnati enlèveront les grands honneurs. On ne rigole pas avec ces choses-là.

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