Repères - On ne rit pas!

Peu importe qu’elle ait agi sous les ordres de la présidence islamiste ou de son propre chef, la justice égyptienne s’est couverte de ridicule en arrêtant l’humoriste Bassem Youssef, qu’on a comparé à l’Américain Jon Stewart. Sans compter que ce genre d’affaire fait craindre pour la sauvegarde, non ! disons plutôt pour la possibilité d’éclosion des libertés en Égypte.

Le procureur général, Talaat Ibrahim, ou le président Mohamed Morsi - ou les deux - ont montré qu’ils n’ont pas le sens de l’humour. En agissant comme ils l’ont fait, ils ont également prouvé qu’ils n’ont aucunement le sens du ridicule. Ils se sont comportés comme des dictateurs, et même des caricatures de dictateurs, allant peut-être au-delà de l’image créée par l’humoriste.


Bassem Youssef, qui anime une émission de télévision très populaire, a été arrêté samedi et accusé d’offense à l’islam et d’insulte au président Morsi. Relâché dimanche moyennant caution, il s’est ensuite vu servir l’accusation de « menace à l’ordre public ».


La satire a quelque chose de corrosif : l’humoriste, quand il déclenche le rire aux dépens d’une personne, remporte une sorte de victoire sur cette dernière. Sauf que ce n’est pas parce qu’un citoyen a ri d’une blague qu’il va nécessairement changer son vote, ou qu’un dirigeant qui a toujours commandé le respect va du coup perdre toute crédibilité.


Un dictateur plus habile que Mohamed Morsi, disons Hosni Moubarak, son prédécesseur, aurait probablement mieux choisi ses accusations : il aurait prétendu que ses détracteurs avaient partie liée avec les terroristes d’al-Qaïda, par exemple. Il ne les aurait pas bêtement accusés d’avoir ri de lui. Sous Mohamed Morsi, le nombre d’accusations pour insulte au président a explosé, selon certains observateurs. Sous Moubarak, ce n’était pas un problème. Sauf que l’Égypte comptait plus de 20 000 personnes emprisonnées pour leurs idées politiques, y compris sans doute quelques farceurs de talent.


La répression de la drôlerie ne date pas d’hier. Molière, le célébrissime auteur de comédies, eut dans son temps maille à partir avec les jansénistes et les faux dévots. Au Belarus, des journalistes ont été condamnés à de lourdes peines de prison (parfois avec sursis) pour avoir traité le président Loukachenko de… « dictateur ». En 2010, en France, un jeune homme a écopé 35 heures de travaux communautaires pour avoir lancé à Nicolas Sarkozy, alors président de la République : « Va te faire enculer, connard, ici, t’es chez moi. » Deux ans plus tôt, Sarko s’en était tiré sans trop de conséquences après avoir dit à un quidam : « Casse-toi, pauvre con ! »


Il y a des plaisanteries qui sont subtiles et raffinées, et d’autres qui sont vulgaires et méchantes. Faut-il interdire ces dernières ? Comment définir ce qui est vulgaire ou ce qui est méchant ? Il y aura toujours quelqu’un pour rire d’une plaisanterie, même si, de l’avis général, elle est de très mauvais goût. Qui décide de ce qui peut être ridiculisé et de ce qui ne peut pas l’être ? Il y a aussi les blagues carrément haineuses, celles qui insultent gratuitement quelqu’un qui ne vous a rien fait, ou qui souhaitent les pires malheurs à une chanteuse ou à un animateur.


La censure dans toute sa férocité, la répression du crime de lèse-majesté si on veut, ont reculé sous les coups de butoir des révolutions démocratiques, y compris de celles qui ont fait tomber le rideau de fer. D’aucuns affirment aujourd’hui que la « rectitude politique » et l’autocensure que cette dernière encouragerait sont aussi délétères et liberticides que la censure d’antan. Mais il y a censure et censure. Toute critique d’un humoriste professionnel doit-elle être vue comme une atteinte à la liberté d’expression ? Ne peut-on dire que Dieudonné est plus ou moins drôle sans passer pour un suppôt du sionisme extrême ? Un média ne peut-il pas refuser de reprendre les douze caricatures du Jyllands-Posten sans passer pour un nid d’islamistes enragés ? Dire qu’on ne les trouve pas particulièrement drôles n’équivaut quand même pas à mettre un humoriste en prison !


La société compte une multitude de groupes ethniques, linguistiques, religieux et sociaux. On a beau dire que rien n’est sacré, presque tout le monde est d’avis que certains sujets sont tabous. On a beau pratiquer l’autodérision, on préfère toujours voir les autres jetés en pâture aux rieurs. Les plaisanteries qu’on se sert soi-même avec assez de verve, comme dirait le Cyrano d’Edmond Rostand, on ne permet pas toujours qu’un autre nous les serve.

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