La science, version conservatrice

Ottawa — Dure semaine pour la science au Canada. La Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie a fermé ses portes. Le réseau des lacs expérimentaux, une infrastructure scientifique unique au monde, a subi le même sort, le gouvernement fédéral ne voulant plus lui verser les 2 millions nécessaires à sa survie.


Ces fermetures s’ajoutent à celles de laboratoires, de stations de recherche et d’autres organismes scientifiques fédéraux, presque tous voués à la recherche sur l’environnement, les changements climatiques, les pêches et ainsi de suite. D’autres, sans disparaître, ont dû réduire leurs activités, abandonner certaines recherches ou enquêtes, Statistique Canada en étant un bon exemple.


Comme si cela n’était pas suffisant, le gouvernement fédéral s’échine à museler ses propres scientifiques, un problème que la commissaire à l’information Suzanne Legault prend assez au sérieux pour instituer une enquête. Comment, après tout cela, ne pas conclure que ce gouvernement a une dent contre la science ?


Ce n’est pourtant pas le cas, et les chiffres le prouvent. Mais ce gouvernement a une conception bien arrêtée de la science. Il n’a jamais cru nécessaire de l’énoncer dans une politique explicite, mais il en a une. Il suffit, pour la décoder, de lire entre les colonnes de chiffres et les décisions budgétaires prises depuis 2006.


Il existe bel et bien un fil conducteur. En fait, la politique scientifique des conservateurs est cohérente avec l’ensemble de l’oeuvre, confirme Yves Gingras, professeur à l’Université du Québec à Montréal et directeur de la Chaire de recherche en histoire et sociologie des sciences. « Les conservateurs disent : « En tout, nous travaillons pour l’industrie. » Tout est orienté vers elle. La constante est la recherche de l’utilité à court terme pour les entreprises », résume-t-il. Du coup, la recherche fondamentale et intra-muros écope.
 

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Sous les conservateurs, le financement global de la recherche a connu une hausse pour atteindre un sommet en 2010-2011 (11,9 milliards). Depuis, ce financement décline doucement. En 2012, il était revenu au niveau de 2008. Il semble que ce soit la baisse des dépenses de recherche intra-muros qui en soit la cause puisqu’en 2012 elles étaient inférieures à ce qu’elles étaient en 2006, indiquent les données de Statistique Canada.


Les fonds sont donc dépensés différemment et dans un autre but : servir les entreprises. Le dernier budget en offre encore la preuve.


Le Conseil national de recherches recevra 121 millions de plus sur deux ans pour compléter son virage stratégique dont le but est de… « favoriser la croissance d’entreprises innovatrices ».


La Fondation canadienne pour l’innovation disposera de 225 millions de plus pour investir dans les infrastructures de recherche de pointe des universités, des hôpitaux, des collèges, etc. Le hic est que ces derniers n’auront peut-être pas les moyens de faire fonctionner leurs nouveaux équipements et laboratoires puisque les 37 millions supplémentaires versés aux conseils subventionnaires, importants bailleurs de fonds de la recherche postsecondaire, sont destinés à « soutenir les partenariats de recherche avec l’industrie ».


Et ça continue. Une partie du fonds pour la fabrication de pointe du sud de l’Ontario doit servir à la création de prototypes. Un financement de près de 1 milliard sur cinq ans est accordé à l’Initiative stratégique pour l’aérospatiale et la défense, en plus de quelques dizaines de millions destinés au programme de démonstration des technologies aérospatiales.


Et il y a le Fonds d’innovation pour le secteur automobile, le Partenariat automobile du Canada, le soutien (plus modeste) à l’innovation du secteur forestier, 20 millions sur trois ans pour aider les PME à accéder à des services de R D, 60 millions sur cinq ans pour aider les incubateurs et accélérateurs d’entreprises innovatrices…


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Il n’y a rien de mal à inciter les entreprises à faire de la recherche, car le Canada a toujours affiché un retard en matière d’investissements privés en R D. Une base industrielle dominée par les petites et moyennes entreprises explique en grande partie cet état de fait, note M. Gingras. Le gouvernement a donc toujours essayé d’appuyer leurs efforts d’innovation et de recherche en leur donnant accès à des laboratoires et à des chercheurs, comme ceux du Centre national de recherches.


Mais le gouvernement fédéral a aussi toujours financé la recherche fondamentale au sein des universités et de certains ministères. Une recherche axée sur le long terme, dans l’espoir entre autres de fournir les bases de la recherche appliquée de demain. Mais les conservateurs n’en sont pas friands, car ils veulent des retombées tout de suite. Il n’y a donc plus d’équilibre entre l’atteinte des objectifs à court et à long terme.


Cette logique du tout-à-l’industrie a un revers. Elle conduit à ne pas tenir compte des enjeux importants qui finissent toujours par vous rattraper. Le cas de l’environnement est un bon exemple. Ce gouvernement croyait servir l’industrie pétrolière en coupant les vivres à ses chercheurs et en émasculant ses lois. Il réalise peut-être trop tard que cela pourrait se retourner contre elle.

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