Un ex-dictateur devant ses juges

On ne parle plus de l’Amérique centrale. Pourtant, dans les années 1980, dans ces pages et ailleurs, cette région du monde fut une véritable obsession médiatique, politique, diplomatique et militaire.

Tous les jours ou presque, le feuilleton international de l’époque faisait état d’une intense guerre civile entre gauche et droite, à l’échelle d’un sous-continent. Des massacres entre guérillas gauchistes et gouvernements plus ou moins dictatoriaux, passablement militarisés, résolument soutenus par Washington. Massacres où, très souvent, c’était la population civile qui trinquait.


Tels étaient, en ce début des années 1980, les cas du Salvador, du Honduras et du Guatemala. À l’inverse, au Nicaragua, seul pays où la guérilla l’avait emporté par les armes - contre le dictateur Anastasio Somoza, vieil ami des Américains -, un régime de gauche s’était mis en place. Très vite, il verra une guérilla anticommuniste (la Contra) le harceler.


La Contra, on le saura assez vite, était financée par le gouvernement américain, à l’aide de manoeuvres plus que douteuses sur les plans diplomatique et financier (le fameux scandale Iran-contras), qui déshonorèrent la présidence Reagan dans ses dernières années.


Derrière ces guerres civiles, à la fois luttes de classes et luttes idéologiques, se déployait, dans ses derniers feux avant la chute du mur de Berlin, la guerre froide entre Est et Ouest, entre socialisme et capitalisme, entre Moscou et Washington. Avec, dans le cas du Guatemala, un important ingrédient « ethnique », puisque les répressions avaient aussi comme cibles privilégiées des membres de la majorité maya.


À l’aube des années 1990, avec la fin de cet antagonisme mondial, les guerres civiles se désamorcèrent, moururent à petit feu. Après avoir considéré la région comme un pivot essentiel de l’affrontement Est-Ouest, le monde entier se désintéressa de l’Amérique centrale. Aujourd’hui, elle a virtuellement disparu de nos radars.


Et ce, même si, 30 ans plus tard, cette région est toujours ravagée par la violence et les inégalités sociales. Seulement, cette violence n’est plus définie comme « politique ». Elle est « de droit commun » ; elle est une « guerre de la drogue » ; elle dresse les uns contre les autres des gangs liés à divers trafics illicites.


Tout au plus, un putsch clairement politique comme celui qui chassa Manuel Zelaya de la présidence du Honduras, en juin 2009, nous rappelle-t-il que la politique, oui, a peut-être un rapport avec l’injustice et la violence sociale en Amérique centrale. Et que certains militaires ont encore, parfois, de petites « envies » d’intervenir…


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C’est un peu tout ça qui revenait à l’esprit lorsqu’on a vu s’ouvrir le procès, il y a deux semaines à Ciudad de Guatemala, de l’ancien président Efrain Rios Montt, poursuivi pour génocide et crimes contre l’humanité alors qu’il était à la tête de l’État guatémaltèque, en 1982 et 1983. Son règne comme chef fut bref, mais coïncida avec les plus grands massacres de civils de la guerre du Guatemala.


Le procès porte spécifiquement sur 16 tueries perpétrées entre mars 1982 et août 1983. Il ramène des questions lancinantes, éternelles. Quelle est la responsabilité de la direction politique d’un État lancé dans la guerre anti-insurrectionnelle, lorsque des escadrons de la mort, dont on connaît la parenté idéologique avec le leader, opèrent avec impunité, mais sans ordres précis ? Quel équilibre entre le désir de tourner la page et celui de faire la lumière, de faire justice ?


Les avocats de l’ancien dictateur, qui soit dit en passant était toujours député jusqu’à l’année dernière (bénéficiant de l’immunité pour cette raison), font valoir ces arguments : violences croisées, contexte idéologique de l’époque, absence de chaîne de commandement claire…


On se souvient trop peu de la férocité de ces affrontements d’Amérique centrale, des souffrances indicibles qu’ils avaient entraînées pour des centaines de milliers, voire des millions de personnes, sur l’autel de la guerre froide. Dans toute cette horreur, le Guatemala fut champion, avec 200 000 morts entre 1960 et 1996, et le crescendo sanglant des années 80.


Le procès de Rios Montt est un moment important : c’est la première fois qu’un ex-chef d’État de cette région est amené à son procès, avec des chefs d’accusation basés sur la législation internationale. Au-delà du verdict attendu, espérons qu’il permettra de mieux se souvenir de cette époque pas si lointaine, et de cette région meurtrie.

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