Perspectives - L’autre inégalité

On ne dira jamais assez l’ampleur ni l’importance historique des transformations en cours dans les pays émergents. Si certaines de leurs conséquences peuvent être inquiétantes, il ne faut pas oublier que d’autres sont on ne peut plus heureuses.

L’histoire a commencé comme une expression de force et de volonté d’affranchissement pour se finir comme une pitoyable démonstration d’impuissance. Les cinq économies émergentes du BRICS ont profité, la semaine dernière, de la tenue de leur cinquième rencontre au sommet pour annoncer la création d’une nouvelle Banque de développement concurrente à la fameuse Banque mondiale largement contrôlée par les puissances occidentales. Il n’a fallu que quelques heures pour qu’on se rappelle que le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud (le « S » dans le sigle en anglais) avaient fait la même annonce, au sommet précédent, deux ans plus tôt, mais surtout pour que s’effrite la façade de cette belle unité.


« Dans ce type de sommet, le plus facile est de s’entendre sur la bonne vieille rhétorique anti-occidentale. Ce discours-là ne fait pas une politique, observait en éditorial Le Monde au lendemain de cette prestation à Durban, en Afrique du Sud. Les BRICS sont une force économique, mais ils sont trop divisés pour représenter un bloc stratégique. »


Peut-être, mais cette nouvelle sortie publique plus ou moins bien ficelée n’est qu’un autre signe des transformations considérables en cours dans les pays dits en voie de développement depuis plusieurs années et qui ne manqueront pas d’avoir un impact de plus en plus important sur le monde.


« L’émergence du Sud est sans précédent par sa rapidité et son ampleur », rappelait, il y a deux semaines, l’édition 2013 du fameux rapport des Nations unies sur le développement humain. « Jamais les conditions de vie et les perspectives de tant de personnes n’ont évolué de manière aussi rapide et spectaculaire. »


Aux Occidentaux qui auraient encore du mal à comprendre, l’ONU rappelle que leur fameuse Révolution industrielle, qui s’est étendue sur plus d’un siècle, concernait, tout au plus, une centaine de millions de personnes alors que la révolution économique en cours dans le Sud depuis une trentaine d’années en touche des milliards.


Au rythme où vont les choses, la production combinée des économies chinoise, indienne et brésilienne dépassera avant 2020 celle des États-Unis, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de la France, de l’Italie et du Canada réunis.


Les pays du BRICS ne sont pas les seuls à croître de façon accélérée, souligne l’ONU. Au moins une quarantaine de pays du Sud ont connu une expansion économique record ces dernières années.


En dépit des cafouillages du BRICS, les échanges et partenariats entre toutes ces économies émergentes et les autres pays du Sud dépassent souvent ceux qu’ils ont avec les pays riches et « sont d’ores et déjà à l’origine de politiques sociales et économiques innovantes ».


Rééquilibrage mondial


On a beaucoup parlé, à raison, du problème de l’accroissement des inégalités dans les pays riches. Cela nous a fait oublier, quelques fois, une autre sorte d’inégalité, au moins aussi dramatique, et qui s’est réduite, elle, grâce à ce « grand rééquilibrage mondial ».


La proportion des humains vivant dans une pauvreté extrême (établie aujourd’hui à moins de 1,25 $ par jour en dollar constant) a ainsi fondu de moitié en moins de 20 ans, passant de 43,1 %, en 1990, à 22,4 %, en 2008.


L’ONU estime maintenant que 80 % des classes moyennes mondiales se trouveront dans les pays en développement et qu’elles compteront pour 70 % des dépenses totales liées à la consommation.


Ce magistral rattrapage du Sud n’est pas seulement le fait d’un virage vers l’économie de marché et le commerce international. Il est aussi le résultat de politiques industrielles affirmées et de programmes sociaux visant à embarquer le plus de monde possible dans le train de la croissance.


« La croissance économique à elle seule n’est pas automatiquement garante de développement humain », a souligné l’administratrice du Programme des Nations unies pour le développement, Helen Clark, dans l’avant-propos du rapport. « Les États du Sud ne se contentent pas de prendre leur “part du gâteau” dans le commerce international, y poursuivait-on. Ils améliorent aussi les services de santé et éducatifs, à l’appui de leur croissance, à l’opposé des mesures d’austérité privilégiées par de nombreux pays développés, qui amputent les programmes sociaux au nom de la crise économique. »


Et pan dans les dents !


La nouvelle édition du rapport permet notamment de constater le terrain perdu par le Canada dans ce classement au sommet duquel il a déjà trôné, à la plus grande fierté de son ancien premier ministre, Jean Chrétien. Il y occupe aujourd’hui le 11e rang, la première place revenant à la Norvège.


Le Canada perd quatre autres places lorsque l’indice de développement humain est ajusté en fonction du niveau d’inégalité. Les États-Unis perdent, quant à eux, 13 places (de 3e à 16e), alors que la Suède en gagne trois (de 8e à 5e).

 

Gros défis à l’horizon


Dans ce concours basé sur quelques indicateurs seulement, mesurant le revenu par habitant, l’espérance de vie et la durée de scolarisation, les pays du BRICS ont encore beaucoup de chemin à faire avant de s’approcher des pays riches.


La Russie arrive en 55e place sur 187 pays. Elle est suivie par le Brésil (85e), la Chine (101e), l’Afrique du Sud (121e) et l’Inde (136e).


Le développement rapide de leur classe moyenne et leur accès aux nouvelles technologies de communication ne manqueront pas, non plus, de poser quelques difficultés aux gouvernements qui auraient pris l’habitude de mener leur barque sans tenir compte de l’avis de leurs concitoyens, prévient le rapport.


« Les troubles observés dans plusieurs pays arabes rappellent opportunément que les populations, et les jeunes en particulier, mieux éduquées et en meilleure santé que les générations précédentes, accordent beaucoup d’importance à des emplois de qualité et au fait de pouvoir s’exprimer sur les sujets qui les concernent et d’être traitées avec respect. »


Et puis, il y a la capacité - déjà surtaxée - de la planète de soutenir les aspirations légitimes à une vie meilleure de cette masse humaine.


L’inévitable virage vers une économie verte a déjà pris trop de retard pour éviter que le monde puisse éviter la pénurie de matières premières et le choc environnemental majeur que lui prédisent de plus en plus d’experts d’ici 10 ou 15 ans à peine, affirmait dans Le Devoir samedi l’ex-commissaire au développement durable du Québec, Harvey Mead.


« Le plus gros problème est le sort des quatre ou cinq milliards d’êtres humains qui vivent toujours dans la pauvreté, disait-il. Il faudrait pouvoir trouver le moyen de traverser cette période de crise sans que cela les empêche d’améliorer leur situation. »

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