Avoir raison?

À quoi sert d’avoir raison ? Je me suis beaucoup interrogé à ce sujet lors du dixième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, pour conclure que cela sert à très peu de choses, du moins en journalisme et en politique.

Je sais de quoi je parle. Sans trop me vanter, je peux affirmer avoir eu raison avant la guerre - alors que les faucons ont eu tort - de soutenir que la décision de George W. Bush de renverser Saddam Hussein était une immense bêtise s’appuyant sur un énorme mensonge. Je n’étais pas le seul, bien sûr. D’autres ont aussi dénoncé l’arnaque lancée en septembre 2002, à Washington, lors d’une conférence de presse de George W. Bush et de Tony Blair. Parmi ce cénacle de personnes perspicaces, certaines critiquaient la campagne de propagande de la Maison-Blanche (le programme fantaisiste de la bombe atomique irakienne, la fable du lien entre Saddam et al-Qaïda, l’achat supposé d’uranium par l’Irak au Niger). Quelques-uns comprenaient que Bush et ses conseillers cherchaient un prétexte afin d’instaurer une nouvelle donne au Proche-Orient, fondée sur une idéologie en partie wilsonienne (la démocratie pour tous), en partie capitaliste (le libre marché à n’importe quel prix). Quelle que soit leur expertise, ils méritent tous des remerciements.


Mais où donc étaient tous ces braves gens le 20 mars dernier ? A-t-on vu Hans Blix à CNN, expliquant pour la nième fois comment son équipe d’inspecteurs de l’ONU n’avait rien trouvé pour corroborer l’histoire d’un tyran fou sur le point d’envoyer des missiles nucléaires sur Tel-Aviv, Londres et, éventuellement, New York ? A-t-on entendu Mohamed El-Baradei, cet ancien directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique qui a refusé de baisser les bras en faveur de l’ambition pharaonique de Bush ? Quant à l’américain Scott Ritter, ancien inspecteur des armes de l’ONU, qui a mené un combat singulier contre la mitraille de conneries lancées par Rumsfeld, Cheney et Wolfowitz, les grandes émissions américaines lui ont-elles rendu hommage dans leurs rétrospectives ? Par contre, on a vu Paul Wolfowitz à l’émission de Fareed Zakaria à CNN…


Bien entendu, je ne m’attendais pas, moi, à être invité sur des plateaux aux États-Unis. Cependant, on aurait pu demander la participation des trois reporters de la chaîne Knight-Ridder - Jonathan Landy, Warren Strobel et John Walcott - qui avaient contredit dès la première heure les fabulations de la Maison-Blanche. Ces trois journalistes ont vraiment fait le meilleur travail dans la presse ; à la télévision, il n’y a pour ainsi dire que 60 Minutes de CBS qui s’est donné la peine d’établir la vérité. Dans l’émission du 8 décembre 2002 (dans laquelle j’ai été interviewé), le correspondant Bob Simon et son producteur, Solly Granatstein, ont présenté le physicien et ancien inspecteur de l’ONU David Albright, qui a démenti la fameuse histoire des tubes d’aluminium, prétendument achetés par l’Irak pour créer des centrifugeuses d’uranium et des armes de destruction massive. Le mois dernier, pas un seul rappel dans les médias du reportage si bien fait de Simon et Granatstein qui aurait pu épargner à l’Irak et à l’Amérique la destruction massive qui a été et qui est encore la conséquence de l’Opération Iraqi Freedom.


Alors que ces dissidents rencontraient pour la plupart l’indifférence, les auteurs du mensonge et leurs porte-parole dans les médias n’ont visiblement pas souffert de leurs erreurs : Bush, Cheney et Rumsfeld jouissent tranquillement de leur retraite, apparemment sans se faire de bile. Colin Powell a exprimé ses regrets pour son faux témoignage à l’ONU lorsqu’il était secrétaire d’État, mais, aujourd’hui, il a une vie aisée, comme conseiller stratégique pour un fonds d’investissement de la Silicon Valley. D’autre part, j’ai récemment vu Judith Miller, loin d’être démise pour son sale travail dans le New York Times au service de Bush, toute souriante dans son rôle de vedette commentatrice de Fox News. Son collègue Michael Gordon, qui a cosigné le pire des articles de Miller, parlant des tubes d’aluminium, est toujours à son poste au Times. Hillary Clinton, qui a voté au Sénat pour autoriser la folie de Bush est, selon un sondage du Washington Post de décembre, le choix de 57 % des Américains pour devenir le prochain président.


Et Scott Ritter ? Il est en prison en Pennsylvanie, condamné pour avoir vadrouillé sur Internet à la recherche de rencontres avec des mineures. Je ne sais pas s’il a été piégé, comme il le prétend. Toutefois, il a dit vrai dans l’interview publiée l’an dernier dans le New York Times Magazine : « Quelle est la pertinence d’avoir eu raison, il y a dix ans ? Je ne sais pas - parlons des Américains morts… des dizaines de milliers d’Américains blessés et des centaines de milliers d’Irakiens morts et blessés… Tous ceux qui ont menti au sujet de la guerre ont profité du fait d’avoir joué le jeu. Dites la vérité sur la guerre et vous ne serez pas récompensé. »

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