Médias - Roter dans sa mangeoire

Il est toujours délicat de se faire la leçon d’un média à l’autre. En même temps, chacun éclaire la part d’ombre des voisins, et l’examen finit par bénéficier à l’ensemble.

L’autoflagellation peut aussi un peu compenser certains coups portés aux concurrents. Néanmoins, la critique médiatique, c’est le bagne à perpète, un jeu « perdant-perdant » : soit on tire dans le camp voisin, soit on fait exploser des boulettes dans son propre petit cercle intime. Misère.


Mais bon, il faut ce qu’il faut. Parlons informations internationales alors, d’ouverture sur le monde quoi, et allons y pour une autre polémique.


Un tir par-ci. Au Devoir, on fait avec nos petits moyens. Les sorties internationales n’existent pas, à moins que le reporter soit invité, ce qui devient de plus en plus rare dans les conditions économiques mondiales. Personnellement, je suis allé quelques fois en Europe pour le travail (la dernière sortie remonte à deux ans), jusqu’en Russie en fait, toujours à l’invitation d’une institution, d’un événement ou d’un État. La dernière fois que la boîte a payé elle-même pour m’envoyer à l’étranger, c’était pour rembourser l’essence de mon déplacement aller-retour Montréal-Burlington pour interviewer l’historien de La destruction des Juifs d’Europe Raoul Hilberg. C’était bien avant son décès en 2007. On fait ce qu’on peut et on peut peu.


Un tir par-là, maintenant. D’autres ont d’autres moyens et d’autres volontés, l’une allant souvent avec l’autre. À l’écrit, La Presse et L’Actualité font les efforts les plus notables. À la télévision généraliste, il n’y a finalement que Radio-Canada qui compte. D’ailleurs, notre principale, mais petite, fenêtre sur l’étranger proche ou lointain est là.

 

Un phare s’éteint


Seulement, la semaine dernière, la télévision publique a annoncé la fin de l’émission Une heure sur Terre, unique phare du secteur animé par l’irréprochable Jean-François Lépine. Lui et son patron, l’ancien correspondant Michel Cormier, ont répété qu’Une heure sur Terre coûtait trop cher. Certainement, et c’était donc encore plus troublant de ne lui offrir que le créneau assez moyen du vendredi soir à 21 h. Les pires insignifiances faites pour contempler une ixième fois des vedettes s’autocongratuler (Prière de ne pas envoyer de fleurs, ça vous dit quelque chose ?) ont droit à plus de considération programmatique à la télévision d’État.


Des esprits chagrins et un peu vilains font remarquer que Radio-Canada avait dépensé sans limites récemment pour couvrir ad nauseam, urbi et orbi le conclave et l’élection du pape. Au pire de l’hagiographie postmoderne, l’animatrice du Téléjournal interviewait une vendeuse du temple et un marchand romain d’artichauts. Miserere…


On nous promet maintenant un « repositionnement » afin de « rendre l’information internationale plus présente ». Un micro-bureau ouvrira à Rio et un poste de correspondant multiplateforme au Moyen-Orient. Des fonds seront détournés vers l’essentielle émission Enquête, dont les sujets ont de plus en plus de ramifications étrangères. Le coquin se mondialise, et sa traque doit suivre. SNC-Lavalin, ça vous dit quelque chose ?


Très bien. Seulement, personne n’est dupe. Ces transformations ne changeront à peu près rien au repli sur soi généralisé des médias québécois qui ne s’intéressent pas au monde, le couvrent peu et mal. Influence Communication vient de calculer que les nouvelles internationales arrivent au 19e rang des priorités médiatiques québécoises. « En 2012, les médias québécois ont accordé 18 fois moins d’attention au reste du monde que leurs homologues ontariens et 24 fois moins que la moyenne des médias dans 160 pays», note le fondateur de la firme, Jean-François Dumas, sur son blogue. Il ajoute qu’avec la disparition d’Une heure sur Terre le « p’tit Québec sera encore plus replié sur lui-même ».


Cette myopie a des effets partout. Un exemple ? Le projet de réfection de l’échangeur Turcot. Comment ne pas voir dans les plans entérinés par le gouvernement péquiste la semaine dernière une autre preuve pathétique du manque de connaissance de ce qui se fait de mieux dans le monde en matière d’architecture, de transport, d’aménagement urbain ?


Londres vient de dévoiler un plan d’aménagement de pistes cyclables de 1,4 milliard (la moitié du budget de Turcot !) dont on n’a tout simplement pas entendu parler ici. Le même silence médiatique entoure le projet Grand Paris de doubler les lignes et stations avec un budget de 50 milliards.


Mais bon, Ca’adien gagne, le procès Magnotta se poursuit, la corruption prolifère, tout baigne. Le Québec rote dans sa mangeoire avec les médias qu’il mérite.

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