L’insondable réservoir de beauté

Sur la jaquette de papier qui habille son nouveau livre, Georges-Hébert Germain se montre avec ses beaux yeux clairs sur une photo inspirée des derniers canons de la publicité. Sous la jaquette, la vraie couverture ne comporte aucune mention d’auteur, de titre ou d’éditeur; seule une seconde photo règne et occupe tout l’espace.
Photo: François Pesant - Le Devoir Sur la jaquette de papier qui habille son nouveau livre, Georges-Hébert Germain se montre avec ses beaux yeux clairs sur une photo inspirée des derniers canons de la publicité. Sous la jaquette, la vraie couverture ne comporte aucune mention d’auteur, de titre ou d’éditeur; seule une seconde photo règne et occupe tout l’espace.

Comment démêler le vrai du faux dans ses souvenirs ? En racontant, par bribes, son enfance dans Jadis, si je me souviens bien…, Georges-Hébert Germain a constaté que sa mémoire lui jouait des tours. Aussi a-t-il fait appel à ses nombreux frères et soeurs pour rajuster le tir.


C’est un des éléments de fraîcheur du livre : on retrouve, à la fin de chacun des courts chapitres, des post-scriptum où sont rectifiés sur un ton bon enfant certains faits, parfois anodins, mais peu importe, l’idée de ces mémoires croisés étant de montrer à quel point les souvenirs varient selon la perception de chacun des membres du clan.


Il arrive même que personne ne s’entende : les versions sont tellement contradictoires qu’on ne saura jamais le fin mot de l’histoire. Ce à quoi toutes les familles, davantage encore quand elles sont nombreuses, sont confrontées de temps en temps, n’est-ce pas ?


La famille nombreuse : c’est sans doute ce qui m’a frappée le plus dans toute cette histoire, du moins à première vue. Ils sont quatorze enfants dans la famille de Georges-Hébert Germain. Qui peut en dire autant aujourd’hui au Québec ?


En lisant ce récit, j’ai pensé à mon père, issu lui aussi d’une famille de 14 enfants. Il est plus âgé que l’auteur, mais quand il parle de son enfance, c’est avec la même nostalgie, le même embellissement. Les anecdotes, les personnalités diffèrent, mais le même attachement, la même fraternité ressortent. Le même amour inconditionnel, la même dévotion pour la mère, aussi.


Est-ce ce qui explique que j’aie été si touchée par ce livre ? Le passage qui suit, dernier paragraphe de l’ouvrage, mon père aurait tout aussi bien pu l’écrire, je crois : « Comme toutes les mères de grosse famille, la nôtre était gigogne. Nous étions tous restés, d’une certaine manière, à l’intérieur d’elle. Nous y sommes toujours. La visiter à l’époque, ou évoquer aujourd’hui sa mémoire, c’est nous retrouver tous ensemble, bien chers frères et soeurs. »


Quand même, un moment, je me suis dit : va-t-on dépasser le ramassis d’anecdotes ? Vous savez, quand quelqu’un se met à raconter son enfance, que tout semble si important pour lui, qu’il insiste sur de petits détails signifiants pour lui, mais dont le sens nous échappe ou nous indiffère…


Que l’autre ressasse ses souvenirs, d’accord, mais qu’il fasse le tri. Quels sont au juste les moments forts, marquants, dignes de mention, assez enlevants pour être partagés, fascinants pour les autres, au-delà du simple témoignage ? Et puis, en quoi celui-là a-t-il eu une vie exceptionnelle ?


Pas de grand destin à raconter, ni en ce qui le concerne ni pour ce qui est de sa famille, Georges-Hébert Germain l’écrit sans détour : « Chez nous, rien d’exotique, ni dans les gènes, ni dans les noms, ni dans les origines. Pas d’ancêtre s’étant illustré à la guerre, dans le crime, les affaires, la politique ou la sainteté, dans la littérature ou les arts. Que du monde appartenant aux classes les plus basses de la société, des habitants, aurait dit mon père. »


Alors, quoi ? Où est-ce que ça se passe ? Dans la façon de raconter, bien sûr. Il y a là une bonne dose d’humilité, de l’autodérision, au passage. Pas de dramatisation à outrance.


Dans les moments les plus graves comme la mort du père, on sent bien l’émotion à fleur de peau, et pourtant, rien de larmoyant. Rien de misérabiliste, non plus, devant la pauvreté de cette famille qui a vécu de nombreux déménagements, aboutissant parfois dans ce qui avait tout l’air de taudis. Cette famille dont le père, porté sur la bouteille, a connu « trente-six métiers, trente-six misères ».


Il y a, d’abord et avant tout, dans Jadis, si je me souviens bien…, la plume virevoltante, allumée, d’un écrivain-journaliste qui, après avoir signé tant de biographies, a fouillé cette fois-ci au fond de lui-même. Georges-Hébert Germain se dévoile comme jamais, entre les lignes, même sans le vouloir, parfois, je crois. Il se livre et ça vibre.


Il ne fait pas que raconter les historiettes de son enfance. Il les revit, en s’en amusant aujourd’hui. Il retrouve le petit garçon qu’il était, ses désirs, ses questions, son insouciance, mais regarde tout cela avec ses yeux d’aujourd’hui.


Mieux, avec ce garçon né dans le petit village des Écureuils et qui rêvait d’être un saint, Georges-Hébert Germain nous transporte dans un monde en voie de disparition, sinon tout à fait révolu. Il le fait revivre pour nous.


C’était l’époque des curés, des femmes soumises au devoir conjugal, pour qui c’était péché mortel d’empêcher la famille. L’époque des « toasts aplaties au fer à repasser sur les ronds de poêle à bois ». L’époque où le cheval était le meilleur ami de l’homme dans la ferme, et où l’arrivée d’un tracteur John Deer créait l’événement. L’époque où on « regardait » le hockey à la radio et récitait le chapelet en famille.


C’était jadis… « Jadis, nous buvions du lait cru des vaches arrosées au DDT, on mangeait des oreilles de crisse et des cretons en panne, personne ne ramassait les ordures, qu’on brûlait dans la cour ou qu’on jetait dans la coulée. On ne se lavait (à la mitaine) qu’une fois par semaine… »

 

Sous le soleil


C’était jadis, il y a si longtemps ? Georges-Hébert Germain est né en 1944. Premier garçon de la famille, il a largement profité de ce qui était considéré à l’époque comme une bénédiction et qui conférait à l’élu un statut privilégié. Il ne s’en cache pas.


Il raconte que tout petit bébé, déjà, entouré de sa maman, de ses deux grands-mères et de sa ribambelle de tantes, il a été « tous les jours maintes et maintes fois couvert de la tête au pied de baisers, mordillé, chatouillé, cajolé ». Plus tard, il a pu étudier au séminaire, grâce en partie aux bons soins d’une bienfaitrice anonyme, mais quand même, d’autres dans la famille se privaient pour lui. À la maison, il n’était pas contraint, contrairement à ses soeurs, aux tâches ménagères, et il jouissait, contrairement à elles, d’une liberté totale de mouvement. S’il gagnait un peu de sous pendant l’été, il n’en donnait qu’une petite partie à sa mère, ses soeurs comblant le reste. Et ainsi de suite.


« Ce n’est que beaucoup plus tard, une fois mes études achevées, note-t-il, que j’ai réalisé avec stupeur l’énorme injustice dont j’étais le seul à profiter, mais dont nous étions tous complices. Je n’ai jamais entendu la moindre plainte de mes soeurs. Sauf parfois de la part d’Odette, pour me souligner que j’étais plus libre qu’elle, ce qui était à ses yeux proprement intolérable. »


L’enfant choyé, aimé, insouciant, heureux, libre qu’il a été revient le visiter aussi pour cela : pour témoigner de sa reconnaissance aux siens. Pour leur dire son affection et son respect. Peut-être un peu pour s’excuser de son inconscience de petit roi comblé, qui sait…


S’il enjolive parfois les choses dans ce livre, s’il privilégie l’aspect ensoleillé de son passé, c’est en toute connaissance de cause. Ce monde « presque parfait » qu’il recrée, « meilleur que tous les autres » qu’il dit avoir connus par la suite, c’est, au seuil du grand âge, son réservoir de beauté. « C’était l’enfance, mon enfance qui irradiait. Et elle irradie encore et colore tous mes souvenirs. »


Je constate la même chose chez mon père, en plus exacerbé, lui qui a atteint le grand âge depuis longtemps. Chez lui aussi, chez lui davantage encore, « comme ces plantes qui produisent des fleurs en abondance quand elles se sentent menacées, la mémoire s’agite et renfloue des souvenirs qu’on croyait enfouis à tout jamais dans son insondable passé. » Insondable réservoir de beauté, aurait-il pu ajouter.