Les lumières de la ville

Hermant Bakshi est directeur du développement des ventes chez Unilever, multinationale de produits de consommation courante. Savon Dove, dentifrice Pepsodent, soupe Knorr… Il y a deux ans, raconte-t-il dans les pages d’opinions de l’Economic Times, il part en repérage dans un village perdu du nom de Barasaat, situé à 150 km de Bhubaneswar, capitale de l’État de l’Orissa. Il s’attendait à ce que le seul déplacement lui prenne pratiquement toute la journée. Il y fut en trois heures par une autoroute neuve. Parvenu à Barasaat, il prend la mesure de son ignorance de citadin. Tout le monde a son téléphone cellulaire, les petits commerces sont remplis « de crèmes dispendieuses pour la peau, de parfums et de produits pour bébés ». Il s’exclame avec un bonheur un peu naïf : « Les signes de progrès sont partout ! »

D’où la question sur la nature de l’urbanisation indienne : où s’arrête la ville et où commence la campagne ? « Du point de vue du marketing, écrit M. Bakshi, la frontière est de plus en plus floue. »


L’urbanisation de l’Inde n’est pas une rue à sens unique, contrairement à l’idée courte qu’on se fait du phénomène. La campagne va à la ville, la ville vient aussi à la campagne.


Dynamique d’autant plus intéressante qu’elle se conjugue avec l’élargissement de la classe moyenne, réalité ample, élastique - et fragile, vu le creusement simultané des inégalités sociales. On évalue que cette fameuse classe moyenne regroupe à l’heure actuelle environ 250 millions de personnes dont le revenu familial annuel oscille, grosso modo, entre 6000 et 32 000 dollars. J’arrondis les chiffres du NCAER (National Council of Applied Economic Research). Ensuite, quelque 70 millions de foyers indiens (350 millions de personnes) gagnent entre 3000 et 6000 dollars. Ceux-là aspirent à faire partie de la classe moyenne. À défaut de disposer du revenu correspondant, ils en cultivent la mentalité, en attendant le jour où.


Accès à la consommation, locomotive de l’économie de marché capitaliste… Encore faut-il mettre les choses en perspective : la frénésie - relative et bien légitime - avec laquelle les Indiens cherchent à améliorer leurs conditions de vie matérielle est sans commune mesure avec l’ambiant gavage consommateur dont nous continuons de nous engraisser en Occident.

 

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Sur 1,2 milliard d’Indiens, 70 % habitent toujours en milieu rural. Si l’urbanisation de l’Inde s’accélère, on s’attend quand même à ce que, vers 2030, elle ne soit urbaine que dans une proportion de 40 % - alors que, depuis la fin de 2011, une majorité de Chinois vit en ville. Vers la même époque, l’Inde, avec 1,5 milliard d’habitants, sera un peu plus populeuse que la Chine.


« Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, nous fait remarquer Mustansir Dalvi, professeur d’architecture à Mumbai, c’est que le développement urbain du pays se produit davantage dans les villes de second rang [«tier-II cities »] que dans les métropoles. En fait, la migration vers les grandes villes à tendance à ralentir. »


L’Inde compte six très grandes villes : New Delhi, Mumbai (Bombay), Bangalore, Chennai (Madras), Hyderabad et Kolkata (Calcutta). Le recensement de 2011 a bien indiqué que leur population croissait par mécanique d’étalement et de rurbanisation, mais pas autant que l’on s’y attendait. Le plus frappant fut l’augmentation du nombre de villes d’un million d’habitants et plus. Il y en avait 35 il y a dix ans, il y en a aujourd’hui 53.


En outre, le nombre de petites villes d’au moins 5000 habitants ne serait pas loin, si ma lecture des statistiques est exacte, d’avoir doublé en dix ans - on parle ici d’agglomérations qui ont une administration municipale et où l’occupation principale des hommes n’est plus l’agriculture. Depuis 2011, en tout cas, l’Inde abrite près de 3000 villes de plus correspondant à cette définition. Signe entre autres que le monde agricole souffre. Mais signe aussi, dans un pays qui compte des centaines de milliers de villages de 2000 habitants et moins, que cette urbanisation à petite échelle se trouve à rassembler des hameaux hier isolés les uns des autres.


Un autre phénomène qu’il faut bien appeler urbain est celui des corridors industriels. Entre Delhi et Jaipur, Mumbai et Pune, Delhi et Mumbai… Des centaines de kilomètres d’autoroutes bordées de commerces, de débits de boissons, de guichets bancaires, de collèges, d’usines, de vie résidentielle. En Inde, les autoroutes sont habitées. La circulation routière attire comme un aimant, crée de l’emploi dans une économie qui peine à en produire


Ces tendances croisées à l’urbanisation, par ailleurs chargées d’effrayants périls environnementaux puisqu’elles se manifestent n’importe comment, c’est-à-dire téléguidées moins par les planificateurs urbains que par les promoteurs immobiliers, font, par la force des choses, que les Indiens - et les Indiennes - sont de plus en plus reliés entre eux, ne serait-ce que techniquement : par les routes, par Internet, par leur téléphone cellulaire. Il y a là-dedans une « révolution silencieuse », avance le vendeur Bakshi - d’autant plus qu’à l’évidence, le commun des Indiens prend manifestement conscience du fait que l’amélioration de son sort comme consommateur passe par l’école et l’éducation en anglais. Cette « révolution » n’a pas fini de prendre de l’ampleur.

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