Questions d’images - Madame la commissaire

Une fois encore s’installe la routine. Sur nos petits écrans défile, jour après jour, le bien lamentable spectacle des corrompus et des corrupteurs. La commission Charbonneau met en scène une ville et ses voyous à cravate. Comme dans un téléroman qui se programme de saison en saison, on nous habitue, voire nous conditionne par doses quotidiennes d’hommeries municipales et politiques. On en rirait presque si cela ne faisait pas pleurer.

Tantôt drame, tantôt vaudeville, rien ne manque ici pour tisser la trame d’une série à succès. Les acteurs, les coups de théâtre, les drames et les pleurs crocodiliens. Les décors, les voyages, les yachts, les arrière-salles de bistrots mafieux, les parrains, les faux jetons, les hommes de paille, les comiques, les romantiques, les amnésiques, les repentis, les porteurs d’enveloppe, les petits employés ; bref, rien n’a été négligé pour provoquer notre dépendance, lente ou rapide. Alors, on en redemande. On a hâte d’être à la saison prochaine. Déjà, la rumeur court : il se pourrait qu’on y voie quelques politiciens…


De tous les commissaires récents, Charbonneau est la chef. Rarement triomphante, mais toujours vive, cassante, sévère et morale dans cette autorité dont elle est en permanence drapée, du haut de son perchoir, France Charbonneau siège bien évidemment en star incontestée. On aurait pu baptiser la série Madame la commissaire.


Comme si le souvenir de la très honnête prestation du juge Gomery avait su la stimuler. Défi relevé, elle a réussi à garder l’intérêt des médias et du public. La machine tourne trop bien, le politique ne risquera plus désormais de l’empêcher d’« aller jusqu’au bout ». Elle a gagné la première manche puisque la saison est prolongée. Relayant du même coup ce pauvre juge Bastarache aux oubliettes du temps passé.


France Charbonneau a bien compris le rôle des médias et de la nécessaire théâtralité de sa tâche, sans jamais trop en faire. Sobre, mais efficace dans sa présence, elle incarne avec brio, la fonction de celle à qui il est impossible d’en « passer une » vite fait.


Elle connaît son dossier sur le bout des doigts, tout autant que le genre de faune qui défile devant elle. Puissants ou modestes, protagonistes de la méga-enquête, tous se sentent désormais bien petits devant la stature de la commissaire Charbonneau.


Mais sa force est ailleurs. La juge Charbonneau a saisi avec intelligence une autre dimension de sa commission, commission qui n’existerait pas sans les journalistes et la télévision. Elle leur retourne en guise de reconnaissance, un butin inestimable, un spectacle unique pour garder élevé l’indispensable niveau d’intérêt du public. Elle a fondamentalement compris combien la télévision est encore puissante et quasi unique comme relais des valeurs morales de la société québécoise.


Loin des débats dogmatiques ou universitaires dont les Québécois sont peu friands, la télévision a toujours joué - parfois avec un certain talent, avouons-le - un rôle indispensable de vulgarisateur des grandes questions sociales de chaque époque.


Peu enclins à débattre et plus prompts à trancher leurs opinions, les Québécois voient encore dans leur télévision une source crédible de compréhension des enjeux du moment.


Fiction ou réalité, difficile aujourd’hui de tracer une frontière nette qui séparerait ces deux mondes. On ne sait plus. Le jeu consiste d’abord à aborder ces questions pour que chacun puisse s’en faire un avis à travers le prisme du petit écran. Un prisme réconfortant. Les séries 19-2, Unité 9, et bien d’autres grands succès récents en téléroman n’échappent pas à cette règle. Tous exposent avec netteté des environnements où s’interpellent des personnages aux destins torturés, avec qui, nous semble-t-il, il serait facile d’interagir.


À l’ère de la virtualité et de la réalité fiction, il semblerait même que cela n’ait guère d’importance. La seule chose qui compte, c’est que ce soit sur un écran. Alors soit, si cela fait avancer les moeurs et les pratiques.


Au fil des temps, la commission Charbonneau est devenue un téléroman incontournable. Nul ne peut précisément prédire quelle sera sa véritable influence. Elle bouleversera sans doute les pratiques et apportera toute la rigueur voulue à l’attribution des contrats publics aux sociétés privées.


Dans un deuxième temps, elle s’attaquera sans doute à un champ politique plus large qui mettra en évidence d’autres pratiques occultes du financement des grands partis politiques. On n’est pas au bout de nos surprises. Quelques épisodes croustillants qui risquent bien de faire recette.


Et il y a fort à parier que, pour justifier la prolongation de son mandat, madame la commissaire en sait déjà un peu plus.

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