Un autre osera-t-il?

Ottawa — On l’imaginerait volontiers à la place du bon justicier Lucky Luke, assis sur son destrier, quittant la ville vers le soleil couchant. Mais Kevin Page n’a pas quitté Ottawa, même si son mandat de directeur parlementaire du budget (DPB) a pris fin hier, et, il faut l’avouer, il n’a pas la tête d’un personnage de bande dessinée.

Sérieux, entêté, habité d’un esprit quasi missionnaire lorsqu’il est question de transparence, Kevin Page laisse peu de gens indifférents. Homme de principes, droit, professionnel, ses admirateurs ne tarissent pas d’éloges à son endroit. Ses détracteurs, ministres et députés conservateurs pour la plupart, l’accusent en revanche de partialité, de chercher les projecteurs, d’outrepasser son mandat.


Au point où Kevin Page s’est tourné vers les tribunaux pour faire clarifier ce fameux mandat que lui accorde la loi. L’affaire aura été son chant du cygne puisqu’elle était entendue jeudi et hier. La décision est attendue dans quelques mois.


Le règne de M. Page aura été tumultueux. « Difficile » même, convient-il en entrevue. Entré en fonction au printemps 2008, il a vite croisé le fer avec le gouvernement à cause de la publication d’un rapport sur les coûts de la mission en Afghanistan. Au beau milieu d’une élection !


M. Page reconnaît que cela a pu alimenter l’antagonisme entre le gouvernement et lui, mais il ne pouvait gagner. Il aurait été accusé de favoriser les conservateurs en gardant les chiffres pour lui et accusé du contraire s’il les publiait. Finalement, tous les chefs de parti ont donné leur accord et le rapport, qui prenait le gouvernement en défaut, fut publié.

 

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Allaient suivre au fil des ans ses révélations sur les coûts des F-35 et des projets de loi en matière de justice, sur la viabilité à long terme des finances publiques et du programme de la Sécurité de la vieillesse… Et que dire de cette bataille pour lever le voile sur les compressions budgétaires annoncées l’an dernier ?


Chaque fois, Kevin Page a dû se battre contre le gouvernement et de hauts fonctionnaires pour obtenir l’information dont lui et, par ricochet, les députés avaient besoin. Chaque fois, ou presque, le gouvernement, mis sur la sellette, a répliqué en l’attaquant personnellement.


Sa meilleure défense ? « Le professionnalisme de notre bureau », répond-il. Un bureau qui s’en tenait aux chiffres et à une transparence totale. L’attention du public et des médias est venue, elle, par défaut. « Le gouvernement a nourri la visibilité de notre bureau en nous cédant l’espace public, en ne fournissant pas ses propres analyses. Nous sommes devenus, souvent, la seule source d’information sur les grandes questions économiques, fiscales et financières. »


Le départ de Kevin Page, au moment même où le budget est présenté et les crédits soumis à l’étude des députés, inquiète donc. Avec raison. Le processus de sélection de son successeur traîne en longueur. Au lieu de prolonger son mandat, le gouvernement s’est tourné vers la bibliothécaire parlementaire, qui n’a pas l’expertise nécessaire, pour occuper le poste de façon intérimaire. « Une erreur », dit sans ambages M. Page. Il rappelle que le DPB relève administrativement de la bibliothécaire et que c’est elle qui pilote le comité de sélection.


Les qualifications exigées, qui font écho aux critiques des conservateurs, font aussi sourciller, en particulier cette habileté à obtenir des consensus. « C’est un signe que l’exécutif, le gouvernement, veut un changement de direction de notre bureau. Chercher le consensus n’est pas le but de notre bureau ni de la Loi sur la responsabilité. Ce rôle revient aux politiciens », s’insurge M. Page. Il le répète, son rôle est d’offrir des analyses indépendantes aux députés pour qu’ils puissent exiger des comptes du gouvernement. « Si les députés n’ont pas suffisamment d’informations pour le faire, c’est l’importance de l’institution parlementaire qui s’en trouve diminuer. »


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La loi qui régit le poste du DPB et qui en fait un fonctionnaire de la bibliothèque servant au bon plaisir du premier ministre alimente les inquiétudes de M. Page. Il trouve particulièrement problématique que le pouvoir exécutif décide du titulaire d’un poste au service du pouvoir législatif. Selon lui, l’indépendance du DPB exige qu’il soit un fonctionnaire du Parlement, nommé par les élus.


Il se demande bien qui voudra de son poste dans les conditions actuelles, déjà qu’en 2007 personne n’en voulait. Sauf lui. Après 27 années dans la fonction publique, il voulait contribuer à bâtir quelque chose de neuf et à combattre la « tendance négative en matière de transparence ». Il savait qu’il prenait un siège éjectable, mais la mort accidentelle de son fils, survenue deux ans plus tôt, lui avait fait comprendre, dit-il, « qu’il n’y a de sécurité que dans le présent ».


À court terme, sa petite équipe, qu’il louange volontiers, va continuer le travail et s’accrocher à l’indépendance acquise à la force du poignet. Mais si le prochain directeur est à l’image de ce que souhaite le gouvernement, Kevin Page pense que plusieurs employés partiront. Il craint à court terme pour l’efficacité du bureau. À long terme, cependant, il pense que les parlementaires eux-mêmes finiront par faire pression pour avoir un bureau qui les sert bel et bien, car ils en ont tout simplement besoin.

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