Qui a peur des communistes?

Pour un chantre de la prudence et de la modération, l’ex-député péquiste Martin Lemay ne donne pas l’exemple en agitant l’épouvantail communiste dans ses Lettres à un jeune gauchiste.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Pour un chantre de la prudence et de la modération, l’ex-député péquiste Martin Lemay ne donne pas l’exemple en agitant l’épouvantail communiste dans ses Lettres à un jeune gauchiste.

Dans Le Journal de Montréal du 23 février dernier, le bourru chroniqueur Michel Hébert s’inquiète de l’ascendant des « communistes » sur la société québécoise. « Le Manifeste du Parti communiste, écrit-il, suggérait, un peu comme aujourd’hui les communiqués de la CSN, de la CSQ et des autres insatisfaits du modèle québécois, “ un impôt lourd et progressif ”, de même qu’une “ éducation publique et gratuite pour tous les enfants ”. Ceux qui n’embrassèrent pas ces idées finirent dans des camps… »


Le chroniqueur donne ici dans le sophisme de la pente savonneuse : si, comme les communistes d’hier, vous défendez le principe de l’égalité sociale grâce à l’intervention de l’État, vous nous préparez une société totalitaire. Aussi, il faut comprendre que, selon Hébert, seul le capitalisme est garant de nos libertés et que toute contestation un peu radicale de ce système contient de la graine de totalitarisme. Comme la CSN et la CSQ contestent parfois ce système, on doit donc conclure qu’elles sont des ennemis de la liberté.


Trois jours plus tard, Hébert signait un billet dans lequel il déplorait la « victoire étudiante » au Sommet sur l’enseignement supérieur, en citant « le génial Bertrand Russel », un démocrate, certes, mais clairement de gauche, qui, contrairement à Michel Hébert, ne s’opposait pas aux lourds impôts pour les riches et faisait la preuve que la gauche ne mène pas nécessairement aux « camps ».

 

Une puissance fantasmée


Ce discours hystérique sur les dangers pour la liberté que représente la gauche, toujours trop extrême aux yeux de ses adversaires, effectue un retour sur la scène québécoise à la faveur du printemps étudiant de 2012. Dans des Lettres à un jeune gauchiste qu’il vient de faire paraître chez un éditeur qui penche à droite, Martin Lemay, ex-député péquiste, s’inquiète lui aussi de « la renaissance de l’extrême gauche, ici même au Québec ». « Contrairement à ce que plusieurs affirment et semblent croire, avertit-il, le véritable danger ici au Québec ne vient pas d’une fantasmatique extrême droite. Il vient de l’extrême gauche, une idéologie qui, par-delà les nobles et généreuses intentions qu’elle a toujours affichées, imposa la violence et le meurtre comme système de gouvernement. »


Avant d’aller plus loin, établissons d’abord une chose : l’idée de la puissance de l’extrême gauche, au Québec, relève du pur fantasme. Les gens qui se réclament de cette idéologie ne sont qu’une poignée et ils ne suscitent aucune adhésion de masse. Ils ont bien sûr profité du « printemps érable » pour se faire entendre, mais la très vaste majorité des partisans du carré rouge ne communiaient pas à cet autel et adhèrent plutôt à la social-démocratie. Lemay note lui-même que « les pauvres » sont imperméables à l’idéologie communiste et que les Québécois, historiquement, ont toujours été allergiques à l’extrémisme.


D’où lui vient, alors, son frisson ? « Je dois t’admettre, avoue-t-il à son jeune gauchiste, que de voir, soir après soir, quelques centaines d’individus assiéger ainsi toute une société m’a donné froid dans le dos. Je ne fus pas sans me rappeler qu’en Russie, seulement quelques milliers de bolcheviques fanatiques ont suffi à prendre le pouvoir. » Pour un chantre de la prudence et de la modération, Lemay, en agitant ainsi l’épouvantail communiste, ne donne pas l’exemple.


On ne saurait nier que certains jeunes militants de la CLASSE, lors des événements du printemps dernier, ont été emportés par un élan révolutionnaire exalté et se sont réclamés d’idéaux d’extrême gauche, anarchistes ou communistes. À ceux-là, pas toujours dotés d’une solide culture historique, Lemay n’a pas tort de rappeler que le communisme « fut la cause de millions de morts » et qu’il a erré en plaçant « les idées au-dessus des hommes ». Fidèle à l’école de pensée libérale, Lemay renvoie de plus dos à dos le communisme et le fascisme, qui « eurent des effets analogues : la souffrance et la mort ». Il rejette la thèse d’une saine essence du communisme qui aurait été dénaturée.

 

Combattre ou éduquer


Cette thèse, fort répandue et défendue par de brillants essayistes, me paraît toutefois un peu courte, en ce qu’elle fait l’impasse sur les intentions originaires des uns et des autres. Les militants nazis voulaient le racisme et la haine. Les militants communistes voulaient l’égalité. Dans les faits, les deux ont nourri le totalitarisme, c’est vrai, mais refuser de reconnaître que les intentions premières des seconds sont d’une nature plus noble que celles des premiers nuit à la compréhension du communisme et, surtout, n’aide pas à convaincre un jeune gauchiste d’aujourd’hui des dangers de son option. Je veux dire, par là, qu’on peut espérer canaliser de bonnes intentions dans une direction démocratique (faire comprendre que l’avenir de la gauche ne doit pas être communiste), ce qui s’avère impossible dans le cas des mauvaises ; je veux dire que les jeunes gauchistes ne sont pas tant à combattre qu’à éduquer.


Martin Lemay n’a pas tort de rappeler à son destinataire que la société québécoise, sans être un « nirvana social », est « tout aussi éloignée de l’enfer de l’oppression et de la misère que tu décris dans tes discours épiques et un brin démagogiques ». Toutefois, ses appels répétés à la modération et à la prudence, sa complaisance à l’égard du capitalisme tel qu’il va, et qu’il distingue « d’un système qui encourage la surconsommation et le surendettement » sans voir qu’il s’agit de la même chose, son enfermement dans un fatalisme libéral de centre droite, dont l’idéal consiste à s’accommoder réalistement d’un système injuste considéré comme le seul possible, ne sauraient convenir à des esprits épris de justice.


Si la raison doit inciter à se méfier de l’extrême gauche, elle ne doit pas pour autant, en se drapant dans le manteau de la modération, mener à la résignation satisfaite.

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16 commentaires
  • Anne-Marie Gill - Abonnée 23 mars 2013 11 h 59

    Suis-je d'extrême-gauche?

    Suis-je d’extrême-gauche? Sûrement, nous sommes toujours l’extrême-gauche de quelqu’un ou d’un autre mouvement.

    Je viens de lire le texte de monsieur Louis Cornellier au sujet d'un livre adressé aux jeunes gauchistes d'aujourd'hui écrit par monsieur Martin Lemay, lequel veut les mettre en garde contre les affres de la gauche. Monsieur Cornelier critique assurément cet ouvrage, mais, à mon humble avis, sa critique s’arrête en chemin… Je m’explique.

    Nous devrions lire l'histoire économique et politique du monde comme on observe l'univers, une évolution de grandes tendances qui se transforment sans cesse, comme de grands échanges gazeux qui résultent, ici et là, en de nouveaux parcours et possibilités, soit vers d'autres états gazeux ou soit, carrément vers la matière qui a son tour, ira va vers d’autres transformations. Nous commentons malheureusement l'actualité ou notre présente période historique - le nez collé dessus, le regard engourdi, sans cette magnifique perspective d’espaces infinis - et nos diagnostics ont plus avoir avec la peur, la petitesse de vue qu'avec l'esprit à la fois scientifique et généreux qui pourtant nous caractérise aussi, hommes et femmes, à l'autre bout du spectre de nos âmes timorées…

    Je suis convaincue, si la mort de notre espèce ne survient pas prématurément vu nos aveuglements, que le socialisme voire le communisme - comme sociétés de plus grands partages et de plus grands respects de notre magnifique nature - pourraient constituer des chemins d'avancées. L'humanité depuis des siècles et des siècles réclament plus de justice, plus d'égalités, plus de partages: les révoltes parsemées sur le fil de l'Histoire en témoignent et se répètent toujours plus grandes. Plus près de nous, depuis deux siècles, il y a eu plusieurs avancées et victoires en ce sens (pensons à la situation des femmes, des noirs, à la lutte contre le colonialisme, à la lutte pour une réelle démocratie, etc.) Mais, il y a également eu plusieurs échecs dan

  • Christian Fleitz - Inscrit 23 mars 2013 13 h 31

    Communisme, communisme...

    On parle de quoi quand on parle de communisme ? Est-ce la doctrine impérialiste à l'interne comme à l'externe des bolcheviks ? Est-ce cette doctrine sociopolitique qui dénonce la dictature du capitalisme sur le monde du travail, avec tout les excès que cela inclus ? Il y a quelques décennies, le journal satirique français «Le canard enchaîné» avait publié deux dessins humoristiques intitulés «le communiste avec un grand couteau entre les dents» Slogan anti-communiste de l'époque. Le premier dessin montrait une espèce de cosaque barbu, l'air farouche, coiffé d'une toque de fourrure, tenant un grand couteau dans la bouche. Le deuxième montrait le même, la bouche ouverte, n'ayant qu'une incisive dans la bouche, le couteau étant troué pour permettre la tenue de ce couteau. Critiquer le communisme actuellement me fait penser à ces images. Le communisme agressif est mort. Il n'empêche que demeure les injustices, les oppressions d'un capital de plus en plus débridé et la recherche de solutions pour ceux qui ressentent cette injustice et qui sont conscient de la catastrophe que prépare cette fuite en avant. La solidarité et la morale sont des valeurs absentes du néolibéralisme. La dévotion pour les gains financiers à tous prix et de la réussite dans l'individualisme constitue une aberration et une dérive suicidaire pour notre société. À ce sens, les esprits responsables peuvent rejoindre les conclusions marxistes. Le romantisme de la jeunesse fait le reste... Mais, il faut écouter ces indignés et leurs cris de désespoir, car ils sont raisonnables. J'en terminerais par une citation d'une personnalité peut réputée pour son penchant pour le communisme :
    « Les droits de l’homme ne sont pas seulement violés par le terrorisme, la répression et l’assassinat, mais aussi par les structures économiques qui créent d’énormes inégalités» Jorge Mario Bergoglio, Pape François

  • France Marcotte - Inscrite 24 mars 2013 08 h 26

    Passer au planeur

    «Lemay note lui-même que « les pauvres » sont imperméables à l’idéologie communiste et que les Québécois, historiquement, ont toujours été allergiques à l’extrémisme.»

    Les pauvres sont imperméables à l'idéologie communiste...et ils seraient réceptifs et favorables à l'idéologie libérale?

    On les a sondés, ils ont là-dessus une idée basée sur «une solide culture historique»? Ils ont eu la possibilité et l'occasion d'y réfléchir?

    Commode une majorité silencieuse, tu lui fais dire ce que tu veux.

    «Les Québécois, historiquement, ont toujours été allergiques à l’extrémisme.»
    Mais c'est aussi la position des indécis et c'est bien là notre malheur.

    Il n'y a pas de quoi être fiers de préférer rester assis entre deux chaises...trop nettement colorées.

    • René Girard - Inscrit 24 mars 2013 20 h 14

      Être allergique à l'extrêmisme ne vise pas à l'inaction bien au contraire, il s'agit de repousser les extrêmismes, ça s'appelle la démocratie. C'est justement cette démocratie que les extrêmistes cherchent à détruire pour imposer leur pensée unique et totalitaire.

  • André Michaud - Inscrit 24 mars 2013 09 h 54

    Égalitarisme primaire

    Le citoyen ordinaire a un gros bon sens , sait qu'on ne nait pas égaux , dès le départ notre génétique est différente. C'est la même chose pour toute forme de vie. Et c'est très bien ainsi qu'on ne soit pas de clones. La nature est tout le contraire de l'égalitarisme.

    Penser qu,il faut que tous aient le même revenu, la même maison , la même auto, la même intelligence, les mêmes aptitudes, etc..est absurde.

    Il ne faut pas confondre avec avoir les mêmes droits (droit de vote, à un procès juste..) avec l'égalitarisme.

    Une personne qui a étudié et travaillé fort pour avoir une profession ne peut avoir le même salaire qu'un citoyen paresseux qui n'a pas voulu étudier et a préféré la bière et le pot assis dans sa chambre à écouter du rap.. Une personne qui risque son argrent dans une entreprise et travaille 60 heures semaines ne peut avoir le même revenu qu'un employé qui en travaille 40 et n'a rien investi et peut laisser tomber son employeur n'importe quand. Ce serait profondément injuste.

    Le communisme fut un échec économique et humain partout, avec encotre moins de droits individuels et une classe supérieure plus toute puissante dans le parti communiste.

    L'autre absurdité du communiste c'est de voir les commercants comme des "bandits" , alors que c'est le commerce qui fut le principal moteur du développement humain, des échanges entre ethnies , des sciences...

    • Sylvain Auclair - Abonné 24 mars 2013 15 h 44

      Et celui qui a hérité une entreprise prospère de son papa, que mérite-t-il comme revenu?

  • Jean-Luc Trudel - Inscrit 24 mars 2013 10 h 30

    Drôle d'idée!

    Drôle d'idée qu'a eu ce M. Lemay d'écrire un livre contre la gauche extrême.

    Cette gauche, si elle existe, ne représente rien. Elle est tout au plus le symptôme d'une société malade, un révélateur mais sans réelle emprise sur la société.

    Ce qui est curieux aujourd'hui c'est de voir les étiquettes de droitistes et gauchistes voler de tous côtés. De tous bords, tous côtés, les citoyens s'invectivent et dénoncent leur perte de représentation dans l'espace décisionnel qu'est la démocratie. Accusant l'autre, de lui dérober son pouvoir.

    La soit-disant droite des Duhaime et Martineau utilise l'insulte personnelle et le complexe de persécution. La gauche que M. Lemay dénonce, utilise l'infiltration dans des mouvances sociales préexistantes.

    Mais où se trouve le citoyen dans tout cela. Nulle part, ou si peu, dans des partis politiques qui peinent à exprimer un discours politique cohérent et autonome. Parce que ces partis sont asservis à des intérêts supérieurs, ceux de la grande finance et de sa «santé financière».

    Notre nouvelle religion, la «santé financière», nous impose une cure et nous engage dans des politiques folles de «dégraissages de l'état», de réductions d'impôts suicidaires et de l'imposition du concept d'utilisateur-payeur (qui doit payer sa juste part).

    Devant un tel pouvoir arbitraire, il n'est pas surprenant de voir des hallucinés pulluler. Le militant «ultra-gauchiste» équivaut bien à un Éric Duhaime. Le problème est que le deuxième est cent fois plus exposé que le premier. Et que le premier, l'ultra-gauchiste, est utilisé pour justifier le deuxième, l'ultra-aplaventriste.

    Je ne peux présumer de l'intérêt politique de M. Lemay. Mais je ne peux m'empêcher de constater sa candeur et soupçonner qu'il adhère à l'extrême-naïveté.