Repères - Si tu veux la paix, ne fonce pas dans un mur

En février et en mars 2003, des manifestations monstres ont eu lieu dans plusieurs villes du monde, dont Montréal, pour dénoncer la guerre qui se préparait ou qui venait d’éclater. Les foules dépassaient 300 000 personnes dans certains cas. On a dit que c’était le mouvement de protestation le plus massif de l’histoire.


On a presque oublié qu’il y a eu des manifs à New York et à San Francisco. Des centaines de milliers de pacifistes convaincus ont osé défiler dans les rues de ces deux métropoles, mais les médias nationaux n’osaient pas trop en parler, tétanisés, faut-il croire, par la propagande martiale de George W. Bush. Il faut dire que « W. » avait convaincu bien du monde : au début du conflit en 2003, huit Américains sur dix étaient favorables à l’intervention en Irak. Certes, le New York Times et le San Francisco Chronicle en ont parlé un peu, parce que c’était dans leur cour, mais les autres se sont contentés du service minimum.


Ce n’est pas la première fois qu’on observe un tel phénomène : des manifestants convaincus, nombreux, mais de toute évidence minoritaires, qui défilent dans l’indifférence, le mépris ou même l’hostilité de leurs concitoyens, lesquels épouseront leurs idées quelques années plus tard. On n’est pas dans la logique de la place Tahrir, où les évènements se bousculent. Aux États-Unis, les manifestations antiguerre ont diminué d’intensité au fur et à mesure que le sentiment pacifiste s’est installé dans la population et au sein de la classe politique.


Il n’y a rien de bien sorcier dans le revirement d’opinion qui s’est ainsi opéré aux États-Unis : ce pays est une démocratie et l’information finit généralement par circuler. À l’automne 2004, l’Iraq Survey Group a conclu que le régime de Saddam Hussein n’avait pas produit d’armes de destruction massive depuis des lustres et qu’il n’en détenait aucune au moment de l’invasion. Dès lors, une majorité d’Américains s’est mise à considérer que la guerre avait été déclenchée sous de faux motifs. Les informations négatives venant du terrain se sont succédé et, à partir de juin 2005, les sondages ont montré que la guerre avait perdu la faveur de la majorité.


Le fait qu’autant de « renseignements » (au sens de « intelligence », comme dans Central Intelligence Agency) aient été trafiqués, qu’autant de mensonges officiels aient été gobés par des parlementaires, a laissé un goût amer dans la gorge des Américains. George W. Bush n’a été réélu qu’avec une faible majorité en 2004, puis son parti a perdu le contrôle du Congrès deux ans plus tard.


Si le Britannique Tony Blair et le conseiller néoconservateur de « W », Paul Wolfowitz, ne regrettent rien, rares sont ceux qui considèrent la guerre en Irak comme un franc succès. Cette perception tend à refroidir toute velléité d’intervention en Syrie. Barack Obama observe la plus grande prudence quant à la voie à suivre relativement à cette crise. Les Américains sont divisés. L’idée d’une intervention militaire est très impopulaire, surtout si elle devait impliquer l’envoi de soldats sur le sol syrien.


On pourrait dire que la Syrie, c’est exactement comme l’Irak, sauf que c’est le contraire. Dans les deux cas, on a affaire à un dictateur laïc issu d’un groupe minoritaire ; dans les deux cas, les opposants réclament des armes. La différence c’est qu’en Syrie, ces derniers sont sunnites et qu’on soupçonne certains d’entre eux de liens avec al-Qaïda, alors que les adversaires de Saddam Hussein étaient surtout des chiites, plutôt bien disposés à l’égard des maîtres de Téhéran. On peut comprendre que, s’agissant de ce « Moyen-Orient compliqué », les Américains soient tentés par l’inaction.

À voir en vidéo