La double vie de PKP et JMB

Contrairement à Benoît XVI, il n’est pas question ici de santé défaillante ni de sombres complots à l’interne. Vrai, les profits mirobolants de Québecor ont périclité ces derniers temps (9,2 millions au dernier trimestre plutôt que 85,4 à la même date l’année dernière), mais personne ne soupçonne le dauphin de penser qu’un autre pourrait faire mieux. Non, PKP veut tout simplement passer plus de temps en famille, dit-il, et voir aux projets qui lui tiennent à coeur. L’homme qu’on a souvent qualifié de « dur », allergique à toute sentimentalité, avait apparemment la larme à l’oeil en témoignant du soutien de sa célèbre compagne et de son désir d’être présent pour ses enfants. Décidément, il y a des photos qui se perdent.


Il est donc possible d’être à l’origine du plus long conflit de travail dans l’histoire du Canada, de congédier les deux tiers de sa salle de rédaction, d’écraser la concurrence impunément, tenant, au besoin, les institutions publiques en otage (Québecor a suspendu ses redevances au Fonds canadien de télévision en 2007 afin de dénoncer Radio-Canada), tout en étant mari et père exemplaires. Et pourquoi pas ? Le comportement contraire existe bien, lui : de « grands hommes » qui maltraitent femme et enfants sont légion. Bref, il est possible d’être un bon et tendre gars en privé et… (je cherche un mot qui ne déclenchera pas une poursuite de plusieurs millions…) un pas fin sur la place publique.

 

***


Prenez le nouveau pontife, un homme dont la simplicité ne cesse d’étonner, un prince de l’Église qui préfère l’autobus aux limousines. On ne peut vraisemblablement pas douter de sa dévotion aux pauvres, pas plus que de l’importance de la vie familiale pour Pierre Karl Péladeau, mais, ici aussi, quel contraste entre ce sympa Francisco et le prêtre qui a été de connivence avec une des pires dictatures d’Amérique latine.


On s’émeut actuellement des pots-de-vin à la ville de Montréal, mais imaginez un instant des personnes qui disparaissent par milliers, des personnes larguées vivantes du haut d’un hélicoptère, des bébés volés à leurs mères et donnés à des militaires en adoption. Il était impossible d’être Argentin entre 1976 et 1983 et d’ignorer le régime de terreur qui sévissait là-bas. Les irrépressibles mères de la place de Mai ont été parmi les premières à réagir, elles protestent d’ailleurs encore aujourd’hui, mais plusieurs se sont tus en Argentine, dont les dirigeants de l’Église catholique.


Contrairement au Chili et au Brésil, où le clergé a dénoncé les régimes militaires, et où beaucoup moins de gens sont morts, la plupart des ecclésiastiques argentins, dont Jorge Mario Bergoglio, ont choisi « d’entretenir le dialogue avec les militaires », de dire un ami du pape lui-même, le jésuite Ignacio Pérez del Viso.


En Argentine, la collaboration entre clergé et militaires remonte au coup d’État de 1930 où les dirigeants d’Église décident de jouer les « guides spirituels » auprès des forces armées. Au retour du régime militaire dans les années 70, « leurs opérations se chevauchaient à tel point que certains évêques avaient des soldats comme serviteurs », écrit le New York Times.


Durant la « guerre sale », qui ciblait tout ce qui était perçu comme de gauche, le soi-disant homme du peuple, Jorge Mario Bergoglio, a terriblement manqué d’amour envers celui-ci, c’est le moins qu’on puisse dire. Arrêtés, torturés et puis abandonnés dans un champ, parmi les rares qui ont survécu à la séquestration, deux prêtres l’ont d’ailleurs accusé de les avoir donnés en pâture aux militaires après que Bergoglio les eut congédiés pour leur engagement « gauchiste » dans un bidonville.


Le silence de Bergoglio durant les années de terreur est d’autant plus suspect qu’il jure avec ses attaques véhémentes, 20 ans plus tard, contre le gouvernement de centre gauche de Nestor Kirchner et Cristina Fernandez, notamment leur appui à l’avortement, la contraception et le mariage gai. Quand il le veut, le monsignor en chef n’a pas exactement la langue dans sa poche, on l’a vu au balcon le premier soir.


Alors, « grand renouveau », ce pape François ? Retour à « l’amour de son prochain » ? Ou hypocrisie morale, la même qui a plombé les questions sexuelles et qui hante aujourd’hui les droits de la personne ? Plus que jamais, l’Église demeure une institution à deux faces, comportement qu’on peut à la rigueur tolérer chez un individu ; mais difficilement au sein d’une institution qui a le culot, en plus, de prétendre à la vérité.

À voir en vidéo