Le tordeur

On conviendra volontiers que le nouveau chef libéral n’était pas en mesure de répondre à cette question moins de 24 heures après avoir été élu. On était cependant en droit de savoir si une nouvelle constitution ferait l’objet d’un référendum ou s’il estime qu’une simple ratification par l’Assemblée nationale suffirait.


Lundi, en point de presse, M. Couillard a refusé de se prononcer. Au précédent de 1992, quand l’entente de Charlottetown a été soumise à un référendum dans l’ensemble du Canada, il a opposé l’exemple de l’accord du lac Meech, qui avait plutôt fait l’objet d’un vote dans les différentes assemblées législatives provinciales.


Le chef du PLQ a voulu y voir un simple détail de détail, mais il serait aberrant qu’une majorité parlementaire suffise à signifier l’approbation du Québec, qui est la seule province à avoir rejeté la Constitution de 1982, alors que d’autres provinces seraient légalement tenues de soumettre toute modification constitutionnelle à un référendum. Ce serait là une façon pour le moins étrange de manifester sa spécificité.


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Le choix est embarrassant. Encore en fin de semaine dernière, M. Couillard a accusé le PQ de vouloir diviser les Québécois avec son projet souverainiste, alors que PLQ cherche au contraire à les réunir. Or, un référendum sur une nouvelle constitution canadienne, sans parler de la grande « conversation » entre Québécois de toutes origines qu’il prétend lancer afin de redéfinir notre identité, provoquerait autant de division qu’un référendum sur la souveraineté.


Les résultats du référendum sur l’entente de Charlottetown, qui a été rejetée par 56,7 % des Québécois (et 54,3 % des Canadiens), ont démontré l’extrême difficulté de rallier une majorité d’électeurs à un projet de constitution et ouvert la voie à la tenue du référendum sur la souveraineté-partenariat de 1995, qui est venu à un cheveu de provoquer la rupture de la fédération.


Comment M. Couillard, qui prétend rapatrier au PLQ des électeurs qui se sont tournés vers la CAQ, leur expliquera-t-il que son gouvernement les replongerait dans la tourmente référendaire, alors que la raison d’être de la CAQ est précisément de mettre la question nationale en veilleuse afin de permettre au Québec de s’attaquer aux « vrais problèmes » ?


Peu importe les conclusions de la « conversation » sur l’identité et les demandes constitutionnelles qui pourraient en résulter, il est manifeste que le Canada anglais n’a aucune envie de rouvrir la boîte de Pandore. Des dispositions aussi inoffensives que celles de Meech, qui seraient maintenant jugées beaucoup trop modestes au Québec, paraîtraient encore plus excessives qu’à l’époque dans le reste du pays.


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Vus d’Arabie, les débats qui ont déchiré le PLQ durant les années de l’après-Meech paraissaient peut-être triviaux, mais il ne s’en est jamais remis complètement, malgré l’apparent retour en forme des années Charest. Depuis le rejet du rapport Allaire, qui a entraîné la création de l’ADQ, il est toujours demeuré suspect aux yeux d’une majorité de francophones.


Jean Charest, à qui Brian Mulroney avait confié la mission impossible d’empêcher le naufrage de l’accord du lac Meech, a bien vu comment un dérapage peut devenir incontrôlable et il s’est certainement promis qu’on ne le reprendrait plus à jouer à l’apprenti sorcier. Jamais son ministre des Affaires intergouvernementales, Benoît Pelletier, n’a réussi à lui faire partager son enthousiasme pour la réforme constitutionnelle.


Durant la course au leadership, aussi bien Pierre Moreau que Raymond Bachand ont refusé systématiquement de s’aventurer sur ce terrain. Sa conversion au fédéralisme n’a pas rendu M. Bachand naïf au point de croire qu’il puisse être renouvelé, et le statu quo constitutionnel n’empêche certainement pas M. Moreau de dormir.


En conseillant à son successeur de se concentrer plutôt sur l’économie, M. Charest a surtout voulu l’avertir du danger de mettre le doigt dans le tordeur. Sur papier, il est facile de concilier l’identification au Québec et l’appartenance canadienne. C’est dans le concret que cela s’est toujours compliqué.


M. Couillard est tout à fait homme à croire qu’il peut réussir là où les autres ont échoué. Un jour ou l’autre, il devra sans doute en arriver à son tour à la conclusion que le fruit n’est pas mûr, mais il devra alors expliquer pourquoi il doit renoncer. Il n’est pas trop tôt pour qu’il commence à réfléchir à sa réponse.

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