Médias - Arrêt au-dessus d’un nid de coucou

La commission Charbonneau permet de rajouter les entrepreneurs, les fonctionnaires et les ingénieurs à la liste noire. Les élus auront bientôt leur tour.


L’ouvrage classifie finement les professions les plus susceptibles d’attirer des aliénés à succès. Les journalistes arrivent en troisième place, juste derrière les avocats et les dirigeants de compagnies. Il n’y a peut-être pas plus malin et toqué qu’un boss de média membre du barreau.


Le moindre stagiaire d’une salle de rédaction peut confirmer la justesse du portrait de groupe avec reporters mabouls. Une fréquentation assidue conforte dans l’idée que les médias abritent de vrais de vrais obsédés.


Parfois, l’obsession sert l’information pour tous. Parfois, elle n’alimente que les passions irrationnelles d’un seul ou de quelques-uns.


La monomanie positive concerne par exemple la vérification, le journalisme étant fondamentalement une discipline du doute et du soupçon. Les reporters développent aussi des tics personnels qui donnent d’excellents résultats. Mettons que le passionnant blogue du collègue Antoine Robitaille Mots et maux de la politique tient au moins un peu de cette eau.


Surnager dans le Niagara


L’obsession serait même de plus en plus essentielle pour surnager dans le Niagara de nouvelles qui déferle maintenant de minute en minute. Quartz, le site sur la finance et l’économie du groupe Atlantic Media, proclame haut et fort son « adieu aux beats ». Aux bonnes vieilles spécialités (les arts, les sports, la politique) encore déterminantes dans la plupart des médias sur papier ou déjà dématérialisées, qz.com oppose des « phénomènes », des sujets d’actualité qui deviennent des « obsessions » (c’est son terme) plus ou moins persistantes pour les journalistes.


Quartz n’a donc pas un pro de l’info affecté au secteur financier, mais une équipe peut s’y constituer pour produire une série sur la crise financière. De même, le « beat » environnement est remplacé par une obsession autour des changements climatiques, des mines ou des transports en commun. La récente essentielle série d’articles de l’amie Marie-Andrée Chouinard sur les réformes de l’aide sociale semble tomber sous ce nouveau sens. Après tout, au Québec, le beat « pauvreté » n’existe tout simplement pas et les médias se fichent des pauvres, en gros.


Cette mutation au détriment des « spécialistes » et au profit des « généralistes » peut aussi être perçue comme un effet pervers de plus de la transformation fondamentale de la fabrique à nouvelles. La spécialisation sectorielle coûte cher. Elle exige du temps et de l’argent, deux réalités médiatiques de moins en moins présentes. D’où l’idée générale de faire maintenant comme si l’éclatement de la bonne vieille mécanique découlait d’un choix éditorial plutôt que de contraintes budgétaires…


Pathologie affective


Cela dit, certaines manies relèvent carrément de la pathologie affective ou idéologique. Il suffit de s’abonner à quelques comptes de médiacrates sur les réseaux sociaux pour vite comprendre ce que c’est que l’obsession sélective et autoréférentielle. Au confessionnal du commentaire et de la nouvelle, dans la grande église de l’information, je pourrais avouer quelques péchés bien assumés de rancunes personnelles contre deux ou trois personnages publics, y compris des chroniqueurs. Mea culpa.


Les journalistes peuvent devenir encore plus bêtes regroupés en meute. Surtout quand ils finissent par croire leurs propres fabulations.


Un exemple ? Les accommodements raisonnables ! La crise a été en bonne partie construite et alimentée par les médias qui sont passés à autre chose depuis la commission Bouchard-Taylor. Adieu la controverse. Y a-t-il sérieusement moins d’entorses administratives à la laïcité dans la société actuelle ? Et le crucifix ne pendouille-t-il pas toujours à l’Assemblée nationale ? Certaines obsessions médiatiques récurrentes autour des tensions linguistiques semblent parfois patauger dans la même fange pathologique.


Les médias qui prétendent refléter le monde ne font souvent que renvoyer l’image de leurs propres visions déformées. Le monde est fou, certainement, mais les médias souffrent souvent de leur propre mal. Et même cette obsession autour de l’obsession semble me donner raison…

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