Conflits d’intérêts

Le premier coupable à leurs yeux est évidemment le chef néodémocrate Thomas Mulcair, qui était de passage à New York et à Washington, cette semaine, et a osé exprimer ses réserves et ses critiques à l’endroit de cet oléoduc qui acheminerait du bitume albertain vers les raffineries du Texas.


Selon M. Mulcair, il revient aux Américains d’autoriser ou non ce projet, mais, pour sa part, il préférerait un pipeline alimentant le marché de l’est du Canada et, surtout, une exploitation des sables bitumineux plus respectueuse de l’environnement. Il ne s’est d’ailleurs pas gêné pour tailler en pièces le bilan environnemental du gouvernement Harper.


Les conservateurs, qui ont dépêché quatre ministres aux États-Unis depuis deux semaines, veulent plutôt convaincre les Américains des bienfaits du pipeline pour la création d’emplois et la sécurité énergétique des États-Unis, le tout, bien sûr, dans le respect de l’environnement. Car les conservateurs se drapent de vert depuis que le président Obama a fait grand cas des changements climatiques dans son discours sur l’état de l’Union.


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Ce que les gouvernements fédéral, albertain et saskatchewanais expliquent bien mal cependant, c’est en quoi le fameux pipeline Keystone XL sert les intérêts canadiens à moyen et à long terme. Ne sert-il pas plutôt les intérêts de l’industrie des sables bitumineux, qui voit les prix baisser faute de marché pour une ressource développée trop rapidement ?


N’est-ce pas plutôt M. Mulcair qui a un point ? Les intérêts des Canadiens seraient sûrement mieux servis par un développement mesuré, durable, plus respectueux de l’environnement. Par une transformation de la ressource au Canada afin de créer des emplois ici plutôt qu’aux États-Unis. Par une utilisation canadienne du pétrole, question d’assurer notre sécurité énergétique avant celle des États-Unis.


Miser autant sur les États-Unis n’est pas sans conséquences, surtout depuis la signature de l’Accord de libre-échange canado-américain. Advenant qu’un des signataires doive - pour des raisons de conservation, de pénurie ou de stabilisation des prix - réduire ses approvisionnements en énergie, il ne peut le faire en coupant les vivres à son partenaire. Selon une clause de l’accord (qui suscite bien des débats), la part des approvisionnements destinée à l’exportation ne peut pas être inférieure à la moyenne des trois années précédentes.


En 2011, 90 % des exportations d’énergie du Canada étaient destinées aux États-Unis. Cette année-là, la production pétrolière canadienne s’élevait à 3 millions de barils par jour et, chaque jour, 2,7 millions de barils de pétrole et de produits raffinés prenaient le chemin des États-Unis.


Pendant ce temps, l’est du pays, dont le Québec, importait - et importe encore - le gros du pétrole brut qu’il consomme. Au Québec, en 2010, 88,1 % des approvisionnements en pétrole brut venaient de pays étrangers. Les 11,9 % restants venaient surtout de Terre-Neuve.


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Diminuer cette dépendance à l’endroit du pétrole étranger (qui transite en grande partie par le fleuve) voudrait dire accepter une partie du bitume de l’Ouest et renverser le flux d’un pipeline existant entre Westover, en Ontario, et Montréal. Voilà deux options qui posent évidemment des défis environnementaux importants.


Pour les groupes environnementaux, qui jugent impensable d’utiliser le pétrole « sale » de l’Alberta, ce pipeline vers l’Est ne serait qu’une bouée de sauvetage pour les pétrolières advenant la mort du projet Keystone XL. Ils n’ont pas complètement tort. Ce n’est pas pour préserver la sécurité énergétique du pays que la firme Enbridge (au bilan environnemental mitigé) veut inverser le flux de ce pipeline. Elle est en quête de solutions de rechange advenant le rejet du contesté pipeline Northern Gateway, en Colombie-Britannique. Elle cherche aussi des débouchés pour les sables bitumineux, une ressource exploitée de façon débridée, sans grands égards pour l’environnement et la santé des autochtones des régions avoisinantes.


Mais comme cette exploitation n’est pas sur le point d’être stoppée ou interdite et comme aucune province ne peut encore prétendre vivre sans pétrole (ce qui serait l’idéal), on ne peut se mettre la tête dans le sable et refuser de s’interroger sur nos sources d’approvisionnement et notre dépendance par rapport à l’étranger (où le respect de l’environnement peut aussi laisser à désirer). Il faut par ailleurs se questionner sur la manière d’exploiter nos propres ressources et au bénéfice de qui.


La vraie défense des intérêts canadiens, y compris commerciaux, exige qu’on en arrive à un développement réellement durable et plus respectueux de l’environnement. Un développement qui offre une plus grande indépendance énergétique tout en profitant aux générations futures.


Ouvrir les vannes vers le Pacifique et les États-Unis n’est sûrement pas la réponse.

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