Religions

Un pape des pauvres… Et puis quoi encore ?Un pape réformiste ? Je me demande bien à quoi cela peut ressembler au juste. J’ignore pourquoi, mais il me vient l’image de Don Cherry qui, soudainement, découvrirait le ridicule duquel il est confit et renoncerait ainsi aux combats sur la glace, à la célébration de l’imbécillité, aux mises en échec vicieuses et aux vestes à carreaux.

Autre culte, même invraisemblable fiction, je suppose.


Je m’en désole un peu, mais il faut bien parler du pape, puisque tout le monde le fait. Ou plutôt, c’est de ce « tout le monde » qu’il faut parler pour se demander comment, dans ce Québec qui n’aime pas beaucoup Dieu et encore moins son Église, on a pu s’éprendre de la course à la papauté avec une aussi brûlante passion.


Les gardiens de la foi les plus désespérément optimistes y ont vu un retour aux valeurs catholiques, la recherche collective d’une balise dans la nuit noire de cette époque bien impie. Ce ne sera pas la première fois que les religieux se déconnectent volontairement du réel pour voir le monde à travers la lunette détraquée de leur kaléidoscope. Mais le poids médiatique de la nouvelle devait avoir quelque chose de bien troublant pour eux. Comme un genre de retour dans le temps.


La dernière fois où j’ai vu autant de gens tripper sur le pape, c’était dans les années 1980. J’étais à l’école primaire, chez les religieuses qui arboraient de gros macarons avec la bouille de Jean Paul II et, si je me souviens bien, un numéro (ou était-ce un code de couleur ?) indiquant dans quel coin du Stade olympique elles devaient aller frétiller de bonheur pendant que Céline déchirerait ce qui restait de leurs tympans fatigués. Même très jeune, j’avais trouvé ce symbole d’une inhabituelle vanité de leur part. Comme si leurs macarons nous criaient qu’elles iraient voir le pape et pas nous. Gna gna gna.


Il y avait beaucoup de cela aussi dans l’ahurissante couverture de l’élection du pape : la possibilité de proximité. Mieux encore que quelques instants d’un concert rock mettant en vedette le porte-parole de Jésus dans les années 80 : le pape serait peut-être un des nôtres. Un pape qui viendrait d’ici. Qu’importe s’il pense que les femmes devraient retourner à leurs chaudrons s’il vient d’ici, qu’il joue au hockey et qu’il pourrait bien devenir le plus célèbre représentant religieux au monde !


Alors, juste au cas, on a dépêché des envoyés spéciaux (quand ce n’était pas la moitié de la salle de nouvelles) à La Motte en Abitibi, à Rome en Italie.


Et c’est là qu’opère l’oeuvre du Saint-Esprit des communications modernes, venu déposer la foi dans les esprits convertis : à partir du moment où s’enclenche la machine, le média est convaincu que le poids qu’il confère à la nouvelle est directement proportionnel à l’intérêt que lui porte la population. Et plus encore : à son importance. Cette foi est évidemment confortée par le comportement des autres médias qui, de peur de manquer le bateau, participent eux aussi à l’immaculée conception de la nouvelle de premier ordre.


Et c’est ainsi, chers amis, qu’on fabrique l’intérêt public en se faisant croire qu’on dési- re informer alors qu’il est surtout question de vendre.


Sachez cependant que cela se fait avec une telle inconscience, ou, enfin, avec un tel naturel, qu’on peut difficilement en vouloir à qui que ce soit. La preuve, ce vox pop qui concluait une série de reportages sur l’élection du pape, au terme d’une semaine à taper sur le même clou, dans lequel le média demandait sans rire aux gens s’ils étaient surpris de la passion des Québécois pour le conclave.


Reste qu’on peut bien gaver le public d’une nouvelle jusqu’à ce qu’il la considère comme importante, mais pour qu’elle meuble aussi toutes les conversations, des réseaux sociaux jusqu’à la machine à café du bureau, il faut bien qu’elle résonne ailleurs que dans la télé et la radio, mais quelque part en nous aussi.


Je le disais, les curés y voient un désir de transcendance, de retour aux « vraies » valeurs. Sauf que c’est exactement l’inverse, et que cela n’a rien à voir non plus avec une fascination morbide, entretenue envers une institution qui nous dégoûte.


Ce qui fascine ici, c’est la célébrité, le secret de la machine à faire des papes, la société parallèle du Vatican. Les gens suivent la présentation des candidats comme s’il s’agissait d’une téléréalité. Ils aiment les prédictions, et encourager le participant qui vient de leur coin de pays, peu importe si c’est un abruti. Ils aiment le show de boucane, la controverse, les colombes, le couronnement, la surprise, la place Saint-Pierre remplie de dévots qui filment la scène avec leur téléphone.


Ce sont les fidèles de la plus populaire religion du monde. Celle du spectacle.

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35 commentaires
  • Lise Des Ormeaux - Abonnée 16 mars 2013 06 h 20

    Spectacle et religion.

    Enfin un commentaire réaliste et critique sur cet événement trop médiatisé. Conclusion bien servie: la religion du spectacle. J'oserais dire: divinement subtil...pour exprimer mon accord à la pertinence de votre pensée, M. Desjardins. Continuez de nous éclairer, la société moderne en a grand besoin !
    Lise Des Ormeaux

  • Fabien Nadeau - Abonné 16 mars 2013 07 h 28

    Belle réflexion

    Vous mettez en mots le malaise que j'ai ressenti en suivant l'hystérie concernant l'élection du chef d'une des plus grandes sectes au monde. J'ai été étonné que même Mrg Ouellet a avoué que l'énervement médiatique l'a forcé à envisager la possibllité qu'il soit élu. Sans les médias, il n'y aurait pas pensé. Le saint esprit des médias est fort, quand même...

  • Denis Reid - Inscrit 16 mars 2013 08 h 08

    Religions, couple princier, coupe Stanley... et bla bla bla...

    Les médias façonnent et s'emballent... bien d'accord avec vous! Ce sont les césars des temps modernes: donner du pain et des jeux... et le bon peuple se laisse tondre sans geindre...
    Fascination et passion soudaines... dites-vous? À tout prendre, je préfère 'tripper' sur le fait spirituel, présent dans toute humanité depuis la nuit des temps.
    Des valeurs... dites-vous encore? ah oui... la visite de son futur roi... enfin une belle histoire de prince et de princesse... qui gruge des millions de dollars en cadeaux, à chaque année... pas grave... pour payer la facture, on va écraser les 'carrés rouges', couper dans la recherche médicale, dans l'aide sociale... etc.
    Et les nouveaux dieux... des multi-millionnaires à la conquête d'une coupe du graal STANLEY...ou autres chimères... encore aux dépens des petits fonds de tiroir... capitalisme sauvage... oh! belles valeurs...tellement emballantes...!!!
    Ouais... vous avez raison: "show de boucane, controverse, colombes, couronnement, surprise"... il n'y a rien de nouveau dans ce monde médiatique ultra épicé... à l'opium du bon peuple 'bêlant'... y'en a marre!!!

  • Yves Laframboise - Abonné 16 mars 2013 08 h 59

    Douce musique

    Je viens de lire votre article intitulé Religions. Bravo ! Rien à redire ... Ma conjointe et moi nous passons des commentaires semblables depuis que les media ont, comme disent les jeunes, «capoté» à ce sujet. Misère intellectuelle.

  • Claude Verreault - Inscrit 16 mars 2013 09 h 14

    Bravo!

    Et merci pour ce texte intelligent et lucide.