Le silence de la place Saint-Pierre

Nous étions quelques centaines de milliers sous la bruine à attendre que le pape daigne se montrer à la loggia des bénédictions. Nous étions tous là à surveiller le moindre petit signe de vie, à guetter une ombre à la fenêtre. Lorsque le nouveau pape s’est avancé, cela ressemblait encore à un film. Le délire de la foule semblait irréel. Mais c’est lorsque ce jésuite venu d’Argentine, dont le nom ne disait strictement rien à personne - « Bergoglio ! Chi è questo Bergoglio ? » -, a demandé à la foule d’observer une minute de silence que la tension fut à son comble.


Un vrai silence de mort ! Imaginez une véritable marée humaine qui, du parvis de la basilique au castel San Angelo 700 mètres plus loin sur les bords du Tibre, s’interrompt tout à coup, ne dit plus un mot, ne fait plus un geste et s’arrête presque de respirer. En plein délire médiatique universel, la cacophonie du monde avait soudain suspendu son vol.


C’est là que je me suis dit que cette drôle d’Église venait de nous jouer un sacré bon tour. Bref, qu’elle savait encore y faire, la sacripante. J’imaginais Benoît XVI souriant dans sa barbe devant son téléviseur à Castel Gandolfo, à 30 kilomètres de là. N’est-ce pas lui qui n’avait cessé de souligner tout au long de son pontificat l’importance du silence dans un monde qui bruit de mille agitations ? N’est-ce pas lui qui évoquait ce « parloir de l’âme » qu’est le silence et qui avait encouragé les jeunes réunis dans la cathédrale de Sulmona, en Italie, à « écouter Dieu dans le silence extérieur et surtout intérieur » ? En 2012, il avait même poussé la provocation jusqu’à faire du « silence » le thème central de la Journée mondiale des communications sociales. Vous avez bien lu : le silence comme thème d’une journée de la communication !


On dit souvent que le temps de l’Église n’est pas le temps des médias. Nous en aurons eu une nouvelle preuve éclatante. Tout au long de cet étonnant conclave, l’Église aura dupé tous les médias du début à la fin. À moins que nous ne nous soyons dupés nous-mêmes. On attendait un jeune manager capable de réformer la Curie, on supputait les chances d’un prince de l’Église à poigne capable de reprendre les choses en mains, un maître de la communication sachant twitter. Voilà qu’apparaît un pape François presque aussi âgé que Benoît XVI lors de son élection, un amoureux des pauvres que personne n’attendait, et qui nous impose comme première tâche urgente et essentielle de nous taire pendant au moins une minute. Chut !!!


C’est que, pendant que tous les « vaticanistes » multipliaient les prévisions et conjecturaient à hue et à dia, les cardinaux poursuivaient, eux, leur petit bonhomme de chemin. L’ancien spécialiste du Monde, Henri Tincq, écrivait mercredi sur State.fr que tout se passait « comme si les cardinaux avaient voulu reprendre le fil du conclave de 2005 quand l’élu d’aujourd’hui avait été, bien malgré lui, le challenger de Joseph Ratzinger ». Huit ans plus tard, les cardinaux ont repris leur travail où ils l’avaient laissé et élu celui qui talonnait Benoît XVI.


Pour l’imaginer, peut-être aurait-il fallu oublier un peu les palpitantes luttes de factions et les sombres complots du Vatican. Peut-être aurait-il fallu cesser de lire les médias américains qui, au Vatican comme ailleurs, ne jurent que par des réformes administratives et le déficit zéro. Peut-être aurait-il fallu ne pas prêter l’oreille à tous ceux qui s’imaginent que la modernité s’écrit en 140 caractères sur Twitter et surtout pas en latin. Peut-être aurait-il fallu nous contenter de lire - oui lire ! - les délibérations du dernier synode des évêques. La dernière fois qu’ils s’étaient vus, les évêques avaient en effet débattu de la « nouvelle évangélisation ». Or, sur quel continent cette « nouvelle évangélisation » est-elle la plus urgente et en même temps la plus menacée sinon en Amérique latine, où les sectes protestantes grugent lentement le capital de l’Église avant de venir la concurrencer en Afrique et en Asie ? En Occident, et peut-être encore plus au Québec, nous n’avions d’yeux que pour la morale sexuelle de l’Église, un sujet certes important, mais qui finit par devenir obsessif et qui est surtout secondaire dans l’ensemble de ce qui se brasse au Vatican.


Cette semaine, le père LeFloc’h, un Breton de Nantes croisé devant la place Saint-Pierre, me disait que, « dans nos petites chapelles d’Occident », nous n’arrivions pas à voir que, loin d’être ce « cadavre encore grouillant » que l’on a déjà décrit au Québec, l’Église était en pleine explosion dans le monde.


L’appel à la justice sociale du cardinal Sodano dans son homélie d’ouverture du conclave aura donc été entendu. Mais, qu’on se le dise, ce pape ne sera pas à la mode. Il est d’ailleurs venu le dire chez nous en 2008 : « Si moderne veut dire imiter le monde, l’Église ne le sera pas. L’Église doit être moderne dans ses moyens de transmettre la Bonne Nouvelle […]. Mais si elle veut être progressiste en captant les idéologies, alors elle risque de devenir une ONG vide et adolescente. »


Et si la modernité résidait dans le silence plus que dans la cacophonie ?


Sacré François !

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