Mémoire, mémoire

Derrière un cottage de brique rouge entièrement rénové au goût du jour, à l’ombre d’un immeuble à condominiums tout neuf et franchement laid d’une dizaine d’étages, le Horse Palace tient debout, de peur. Dans sa cour hérissée de quelques arbres centenaires, deux calèches attendent d’aller rouler dans le Vieux-Montréal. Dans l’écurie aux murs et au toit qui ont cessé de se défendre contre l’épreuve du temps, quelques belles bêtes broutent dans leur box respectif. Notre visite les surprend un instant, mais leur curiosité est déjà évaporée lorsqu’on referme la porte de ce bâtiment quasi invisible de la rue, qui semble sortir tout droit de David Copperfield.


Nous sommes lundi matin, 10 heures. La cinéaste Nadine Gomez m’accompagne dans ce lieu qui est le sujet de son très beau film, Le Horse Palace, qui prend l’affiche aujourd’hui à Excentris. Ce que je fais là ? Son film m’a donné envie de voir de plus près cette institution, dernier modèle de construction sur cour à Montréal, et qui est aujourd’hui menacé par l’explosion immobilière de Griffintown. Quel meilleur guide pour m’y accompagner que celle qui a consacré les quatre dernières années à prendre le pouls de l’endroit, avec ou sans caméra, et à nouer des liens avec le maître des lieux, Leo Leonard, malheureusement décédé peu de temps avant d’avoir pu voir le film terminé.


Nadine Gomez avait découvert le Horse Palace au hasard de sa propre curiosité. Se promenant à vélo sur la piste cyclable du canal de Lachine, elle avait vu un cavalier marcher avec sa monture, direction Griffintown. Dès le lendemain, sur les instructions d’un ami qui en connaissait l’existence, celle qui a étudié la communication et se fascine pour l’aménagement urbain comme lieu politique frappait à la porte de Leo, rue Ottawa.


Nous sommes à l’automne 2008. La crise financière vient d’être déclenchée, mettant un frein temporaire au développement de Griffintown. Un temps bénéfique pour les défenseurs du patrimoine architectural de cet ancien quartier irlandais, qui se sont organisés dans l’intervalle. C’est ainsi qu’est née la Fondation du Horse Palace de Griffintown, dédiée au maintien et à la préservation de l’établissement, à la fois comme lieu de mémoire et comme centre équestre de plein droit au mandat élargi.


La Fondation est évoquée dans le film, sans en être le centre. Le centre du film, c’est l’écurie, c’est Leo et son épouse, ce sont les caléchiers. Nadine Gomez a voulu entretenir cette proximité, faire une oeuvre antijournalistique, proche du cinéma direct, en effaçant autant que possible le dispositif : un caméraman, un preneur de son, une cinéaste citoyenne qui dirige le jeu du cinéma, en douceur et sans forcer la porte. On comprend d’entrée de jeu que son rapport est authentique, qu’il s’inscrit dans la durée, qu’il est fondé sur la confiance dans la constance.


« Aujourd’hui, la plupart des gens qui se savent filmés développent une hyperconscience de ce que ça veut dire, m’explique la cinéaste. Étonnamment, parce que les gens que j’ai filmés ne vont pas beaucoup au cinéma, ils n’ont pas trop conscience de ce que ça implique. Ils sont sans attente à cet égard. »


La tentation macrocosmique était là. Gomez a songé à se servir de l’écurie comme d’un point de départ pour ouvrir une perspective grand-angle sur le quartier, son histoire, son passé ouvrier, etc. « Mais ç’aurait impliqué que je porte un jugement de valeur, un jugement moral, qui va au-delà de ce que je me sentais capable de faire. Plus je côtoyais les gens de l’écurie, plus je prenais conscience de leur enseignement d’humilité. Sans nier la question du développement sauvage de Griffintown, ils me ramenaient à leur réalité, celle d’une écurie qui tombe en ruine et qu’il faut sauver. »


C’est donc à cette réalité, à ce point de vue, que Nadine Gomez a collé, pour livrer avec Le Horse Palace un film d’art et de mémoire qui, par le généreux miracle de son existence, rend la possible disparition de l’écurie un peu moins tolérable.

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