La grosse classe

Quand je commence à lire un roman et que je tombe sur une héroïne qui a un chauffeur nommé Rawlings, lequel lui donne du m’lady, je sais déjà que le nécessaire courant de sympathie n’ira pas de soi. Le sang bleu, très peu pour moi. Oui, j’ai passé plusieurs soirées rivé devant Orgueil et préjugés, la série télé inspirée du roman de Jane Austen. Mais vraiment, l’idée d’un privilège de classe conçu comme droit divin me pue au nez. En ce qui me concerne, la reine du Canada peut bien s’auto-diarrhéiser, et sa petite-bru accoucher d’un veau à trois pattes.


Si, en plus, le style de l’auteure est léger et joyeux, dans le genre primesautier, quelque peu superficiel, au point qu’on ait parfois l’impression de lire un ancêtre aristocratique de la chick lit venu de l’an 40, il se pourrait que je referme le livre et qu’on n’en parle plus. Pourquoi ai-je persévéré avec Tir aux pigeons de Nancy Mitford, la chroniqueuse de la bonne et haute société anglaise du mitan du vingtième siècle ? Il faut croire qu’elle m’a eu à l’usure : comme une de ces conversations qui nous tapent sur les nerfs et qu’on continue d’écouter. Il faut dire aussi que la période historique concernée m’intéressait : ce qu’on a appelé « la drôle de guerre », quand l’Angleterre et la France regardaient, de loin, les nazis et l’Armée rouge dépecer cette Pologne pour laquelle ils n’avaient pas très envie d’aller se battre. Bien sûr, Nancy Mitford n’est pas Alan Furst, qui s’est fait une spécialité de romancer ladite période et l’immédiat avant-guerre, avec une remarquable compétence. Non, madame Mitford est bien loin d’être de la même pointure. Ajoutons que le principal thème du livre de Mitford est l’espionnage, qui est, chez moi, une passion si intime et secrète que certains soirs, pour m’endormir, au lieu de compter les moutons, je m’amuse à reconstituer des opérations du Mossad.


Or, à moins d’être écrits par des ex, les romans d’espionnage ne m’ont jamais beaucoup intéressé. C’est un domaine d’activité où la réalité est presque systématiquement plus intéressante que la fiction. Mitford n’avait, de toute manière, ni les moyens, ni sans doute la prétention, d’écrire un roman d’espionnage d’un genre sérieux, comme l’est, disons, L’agent secret de son compatriote Graham Greene, publié en 1939 (Tir aux pigeons, lui, sort des presses en mai 1940, quatre jours avant que la ruée des Panzers dans la forêt des Ardennes ne sonne le glas de la drôle de guerre…). Le roman de Mitford aurait plutôt une parenté avec ce corpus que Marc Angenot a appelé roman revanchard : une oeuvre populaire patriotique cultivant un fantasme belliqueux collectif et ayant pour thème l’espionnage, sur fond de germanophobie…


Elle raconte la drôle de guerre de Sophia Garfield, une créature de la haute qui a fait un bon mariage avec un crésus ne faisant aucun mystère de ses sympathies nazies. Le mariage selon Sophia est un contrat intéressant et intéressé, fondé sur une forme de tolérance mutuelle pouvant aussi bien dégénérer en amitié : rien n’oblige la femme à faire chambre commune avec ce vieux bonhomme, elle peut prendre tous les amants qu’elle veut, du moment qu’elle continue de procurer au mari une jolie façade sociale. En retour, elle est tenue d’accepter que la nouvelle maîtresse de ce dernier vienne, sans façon, s’installer à la maison : une fausse Américaine, et une espionne allemande, comme Sophia va bientôt le découvrir…


Le portrait de l’espionnage allemand qui est esquissé dans ce roman est proprement grand-guignolesque. Même placé sous la lumière atténuante de l’évidente ambition comique de l’auteure, il reste désolant. La péripétie principale montre un vieux chanteur, gloire nationale de l’ère pré-Beattles, qui se laisse corrompre et séquestrer par de méchants espions allemands, ce qui lui permet d’aider Scotland Yard à percer leur funeste projet : miner les égouts et le métro de la capitale et… faire sauter toute la ville ! C’est passablement grotesque.


En fait, on peut bien pardonner à Nancy Mitford, qui écrit en 1939-1940, un développement si loufoque : s’il est bien un domaine, à travers l’histoire, où la proverbiale efficacité allemande a fait lamentablement patate, c’est la guerre secrète et ses subtils jeux de paravent. La lourdeur de l’esprit allemand que raillait Nietzsche n’a jamais fait trop bon ménage avec un art de la dissimulation que les Britanniques, héritiers de l’hypocrisie institutionnalisée du monde victorien, possédèrent toujours au plus haut degré. Il faudrait bien des années encore pour connaître la véritable histoire, la manière dont les services secrets de Sa Majesté ont, pendant cette guerre, complètement, jusqu’à un point à peine croyable, roulé leurs vis-à-vis teutons dans la farine. Aujourd’hui déclassifiée, cette aventure intellectuelle, bien plus passionnante que les fofolles imaginations d’une Nancy Mitford, a été racontée par Ben Mcintyre dans Double Cross. The True Story of the D-Day Spies (2012). Dès 1943, tous les agents allemands actifs sur l’île de Churchill opèrent sous contrôle anglais, ce qui veut dire qu’ils ont été retournés. Des réseaux de renseignement parfois inventés de toutes pièces, ingénieux comme des fictions romanesques, abreuvent d’informations fausses la machine de guerre nazie. Les stratèges britanniques vont jouer leur partie jusque dans la tête d’Hitler. Si la guerre secrète entre l’Angleterre et l’Allemagne avait été un match de football, les Anglais auraient gagné 49-0.


Comparée à ce fascinant récit, la fiction de Nancy Mitford est tout juste (et encore…) divertissante. Un de ses mérites est de nous rappeler à quel point, jusque dans cette drôle de guerre, certains secteurs conservateurs de la société anglaise, y compris, et surtout, parmi sa sacro-sainte noblesse, demeuraient bien disposés envers le dictateur de Berlin. On le jugeait beaucoup plus fréquentable que son jumeau rouge des confins de la Mongolie. Avant que le Churchill ne se lève et secoue sa crinière de vieux lion, alors qu’on se contentait d’agacer les Boches sur les mers et en Norvège, combien, parmi ces lords et ces miladies, rêvaient d’une alliance chrétienne antibolchévique ? Ils avaient sans doute raison : ils pouvaient régner parce qu’ils pillaient l’Inde et l’Afrique. La guerre mettrait fin à cette dominance d’une race de vampires anémiée dont ne subsistent aujourd’hui que quelques pathétiques figures d’opérette recyclées tant bien que mal dans le star-système.

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