Opéra en marche

Le Dead Man Walking présenté le week-end dernier à l’Opéra de Montréal, crée un nouvel électrochoc après le film de 1995.
Photo: Yves Renaud Le Dead Man Walking présenté le week-end dernier à l’Opéra de Montréal, crée un nouvel électrochoc après le film de 1995.

On voit trop de films dans notre métier. Sur le lot, certains laissent à peine une trace, là où d’autres demeurent gravés à jamais. En 1995, la projection de presse de Dead Man Walking (La dernière marche) de Tim Robbins dans la salle du Beaubien, encore nommée Dauphin, nous avait laissés en état de choc. Quelle grande tragédie moderne, à la mise en scène implacable, aux hautes performances de Susan Sarandon (qui lui valut un Oscar) et de Sean Penn ! Jamais, nous semblait-il, la démonstration de l’insanité de la peine de mort n’avait été démontrée de façon plus éclatante !


La religieuse Helen Prejean avait accompagné au pénitencier d’État de la Louisiane un condamné à mort, Matthew Poncelet (dans la vraie vie Elmo Patrick Sonnier), accusé du meurtre sinistre de deux adolescents. Elle s’était battue contre la sentence, échoua, et assista le condamné jusqu’à son dernier souffle. Helen Prejean avait tiré de son expérience un livre, adapté au cinéma par Tim Robbins. Avec une fin adoucie. L’accusé est mort sur la chaise électrique (pas montrable !) et non par injection létale.


Le film tenait du chemin de croix, avec ses stations, sa finale de sacrifice. Quant à tous ces personnages aux noms francophones issus d’Acadiens déportés, lointains cousins en somme, ils nous procuraient une étrange sensation de familiarité.


La religieuse se bat contre la peine de mort sur la planète. Juste aux États-Unis, elle a vraiment du pain sur la planche. C’est grand, l’Amérique, et ça peut servir, un bâton de pèlerin, quand 33 États, le Texas en tête, tuent toujours au nom de la loi.


En fin de semaine, j’ai vu, aussi éblouie qu’alors, un nouvel avatar de Dead Man Walking. À l’Opéra de Montréal cette fois. Sur une musique de l’Américain Jake Heggie, une mise en scène de Terrence McNally, cette oeuvre du XXIe siècle, exceptionnelle, créait un nouvel électrochoc.


Le baryton québécois Étienne Dupuis en condamné, la mezzo-soprano Allyson McHardy en soeur conseillère, Kimberly Barber, bouleversante en mère déchirée du condamné ; avec des voix admirables, mais aussi un vrai sens du jeu, tous semblaient vivre dans leur chair la Passion, ou l’anti-Passion de cet opéra centré sur la marche ultime du condamné.


Au début, les costumes, réalistes - ça s’habille mal, une soeur -, pouvaient sembler trop moches. Mais comme les décors pivotant en portes de prison, en barreaux, ils trouvaient leur totale raison d’être, insignes de cet enfer carcéral à la faune masculine affolée, en régression pure.


Trop souvent, l’opéra semble un art mort, sans ancrage contemporain assez fort pour s’imposer ici et maintenant, en volant vers son futur. Ses grandes oeuvres appartiennent au passé. On court retrouver Verdi, Mozart, Wagner, Gounot, Puccini, avec quelques incursions du côté de l’opérette, de Poulenc et de Bernstein, de Menotti. On trouverait inimaginable que l’essentiel du répertoire théâtral se partage entre Racine, Shakespeare et Molière, génies incontestés, mais… L’opéra aussi doit alterner classiques et créations modernes, sous peine d’asphyxie.


Devant un spectacle comme Dead Man Walking, où le jeu a autant d’importance que la voix et où les interprètes en maîtrisent tous les codes, où une soeur et un condamné à mort s’amusent avec des tounes d’Elvis Presley, où une confession, une exécution, qui pourrait avoir eu lieu la veille, deviennent des moments phares auxquels tous s’identifient, tragédie en tête, humour en prime, ce futur-là devient possible. Quand, comme ici, le bel canto s’efface au profit de la sobriété, avec des accents de jazz et des incursions du côté du gospel, et même du silence au moment-choc, en parfaite cohérence, on se prend à rêver à des opéras de l’avenir, mariés aux nouvelles technologies, aux cris des jeunes indignés, aux no future, aux luttes écologiques. Avec une clientèle renouvelée pour l’applaudir.


Les critiques étaient dithyrambiques après la première de Dead Man Walking. Rare concert d’éloges. Souvent, nos distingués collègues brandissent un contre-ut malsonnant avant de sortir l’artillerie lourde. Pas cette fois. Une émotion. Un respect. Un vent d’admiration. Un espoir pour demain.


Fallait-il qu’à la base soeur Prejean ait tenu la juste note éthique pour que tous les artistes frottés à son parcours aient voulu à ce point donner, au cinéma comme à l’opéra et ailleurs (une pièce de théâtre existe aussi), le meilleur d’eux-mêmes. Cette femme avait dépassé ses propres préjugés et accepté le doute. Elle était entrée en compassion, quitte à trop s’attacher, avant de partir en croisade contre la peine de mort. Par-delà les questions de foi, c’est son humanité et sa générosité qui donnèrent le la aux représentations de son périple.


À Rome, on a eu droit au spectacle d’un Vatican en conclave : gardes suisses, pourpre cardinalice, fumée noire, fumée blanche, pape argentin au profil doux. Rien pour occulter longtemps les dérives de l’Église catholique, tissées de récents scandales sexuels, financiers, d’intrigues de palais. À son échelle, Helen Prejean fait souffler une grâce sur cette religion entachée. On se dit : Ah bon ! Une religieuse, c’est là parfois pour réaliser des choses formidables ! On en reste tout étonnés. Il faudrait qu’il y en ait davantage, des religieux de sa trempe, si l’Église veut retrouver le respect des foules, urbi et orbi.

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