Le son du silence

Photo: Linda Parker Newscom

La semaine dernière, la ville bruissait doucement, les moteurs avaient déserté les pavés le temps d’une relâche, partis tonitruer sous d’autres cieux. J’ai retrouvé un quartier moins agressant, plus convivial, capable de sourire aux passants, de ralentir, à hauteur d’homme. Et j’ai repris le pouls du stress lié aux bruits.


C’est en lisant le magnifique essai In Pursuit of Silence, de l’auteur new-yorkais George Prochnik, que l’immensité du défi associé à cette forme de pollution diurne et nocturne m’est apparue comme une des batailles les plus importantes du siècle à venir.


Pas de spiritualité sans silence, pas de création non plus, pas de capacité de réflexion ou décisionnelle sans son accord tacite, pas de sens sans ce sens souverain. Il arrive du silence ce qui est advenu de l’eau. Plus jeune, je puisais des écrevisses dans les ruisseaux de l’Estrie… mon fils ne connaîtra pas cette joie. Lui reste le beurre à l’ail.


Déjà, les effets secondaires du bruit commencent à se faire sentir avec cette ébauche de printemps qui nous convie à nouveau vers les fenêtres ouvertes. C’en est terminé du cocon ouaté nous tenant lieu d’intérieur, de cette isolation blanche naturelle, d’un semblant de silence associé à la solitude hivernale.


La lecture silencieuse du livre de George Prochnik m’aura convaincue d’une chose : nous devenons de plus en plus sourds, les uns à cause de l’âge, les autres n’ayant que leur iPod à blâmer. Et plus nous serons sourds, plus nous ferons grimper le son, pris dans cette spirale infernale.


Cela m’a frappée dernièrement, alors que j’étais invitée par les Amis de la montagne à une marche nocturne en raquettes. Je m’attendais à une pieuse randonnée sur le mont Royal, à la jonction de la religion urbaine et de la secte écologique. J’ai eu droit à plus de décibels que je ne peux en emmagasiner en un mois. Musique énergique, réchauffements hurlés dans un micro par une animatrice en phase maniaque qu’on aurait dit embauchée pour nous motiver jusqu’au camp de base de l’Annapurna, pétards assourdissants (ouch !) pour signaler le départ, bénévoles survoltés le long de ce parcours de… deux kilomètres. Bref, plus fatiguée par l’exploit auditif que physique, pollution sournoise commanditée, j’ai retrouvé le calme de la coquille de mon auto avec soulagement. Imaginez une soirée chez les Amis du VTT…

 

Et si tu n’existais pas


Sous ses faux airs guillerets, dynamiques, jeunes, actifs et stimulants, le bruit est en passe de devenir une forme de fast-food auditif. Les conséquences commencent à se faire sentir, nous préviennent les spécialistes de l’audition ; la déferlante de jeunes affligés du tympan ne semble pas vouloir ralentir. On parle de 150 % d’augmentation des consultations chez les 25 à 27 ans, en une décennie. Le screamo, contrairement à la masturbation, rend sourd. Et les vers d’oreille deviennent acouphènes à demeure.


Hier, 14 mars, les Français célébraient leur 16e Journée nationale de l’audition. Et ils se sont déjà attaqués aux mp3, légiférant sur les décibels des baladeurs. Il a fallu 200 millions d’années pour fignoler notre canal auditif et une dizaine seulement pour tout bousiller. Le tiers des Américains ont déjà développé des troubles auditifs.


Après avoir interviewé astronaute, moines, audiologistes, scientifiques de l’ouïe, policier, soldat (le silence de la guerre), chasseur, marchands, propriétaires d’autos modifiées aux systèmes de son atteignant 170 décibels (boom car) qui font craquer les pare-brise, George Prochnik nous explique qu’on retrouve très peu de sons puissants dans la nature, hormis le tonnerre. Malgré sa faculté d’adaptation, l’être humain ne peut pas se protéger contre les bruits agressants, sauf en coupant le son et en créant une barrière interne. Vous dites ?


Une sirène d’ambulance provoquera toujours une augmentation de la pression sanguine, la dilatation des pupilles, etc. Nous sommes biologiquement conçus pour prendre nos jambes à notre cou devant l’envahisseur. Les scientifiques interrogés attribuent à l’ouïe notre survie en tant qu’espèce, rien de moins. Et ils n’ont toujours pas mesuré les effets d’une chanson de Céline Dion sur la surdité précoce.


« Le silence nous rend capable de départager ce qui est important de ce qui ne l’est pas », explique l’auteur. Il suggère de rechercher les endroits contre-culturels, désertés, de marcher en sens inverse de la foule, vers les cimetières les jours de semaine, les églises muettes, les musées poussiéreux, les bibliothèques de quartier (je vous ai déjà parlé de celle des Dominicains), pour retrouver un semblant de paix auditive. Même les fonds de piscine ont été équipés de haut-parleurs, interdisant aux plus désespérés d’en finir avec la musak.

 

Trop nombreux sur terre (et sous terre aussi)


Si les mystiques et les artistes ont usé et abusé du silence, c’est qu’il est le plus court chemin vers soi, pas une fin en soi. Déjà, en 1961, un spécialiste américain de l’audition avait fait une étude auprès des membres d’une tribu reculée d’Afrique, les Mabaan, ne faisant usage ni de tambours, ni d’armes à feu. 53 % d’entre eux étaient capables de distinguer des sons que seuls 2 % des New-Yorkais parvenaient à identifier. Imaginez 50 ans plus tard…


Nous sommes devenus bruyants exprès pour marquer le territoire, afficher notre supériorité, envahir, punir, empiéter, nous analgésier. Nous voici pris au piège de notre propre enflure. En anglais, noise partage les mêmes racines latines que « nausée ».


On dit du silence qu’il est le langage de l’âme. Peut-être l’avons-nous perdue, tout simplement. Jadis, j’ai souvenir d’avoir visité (avec un curé défroqué) le cimetière caché sous le Grand Séminaire de Montréal, rue Sherbrooke ; des tombes de prêtres recouvertes de terre battue, une croix de bois pour seule épitaphe ; un Montréal underground comme on n’en fait plus. Le silence des morts, m’étais-je dit, est peut-être la seule réponse valable. Et c’est sûrement pourquoi il nous fait si peur.


Comme le paradis, je vous le souhaite avant la fin de vos jours.


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo


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Applaudi à la décision du maire de Rosemont -LaPetite-Patrie, François Croteau, de resserrer les normes concernant le bruit dans son arrondissement. Un inspecteur muni d’un sonomètre répondra aux plaintes. Les seuils sont abaissés à 55 décibels le jour et à 45 la nuit, plutôt que 60 et 50 auparavant. Les plaintes contre le bruit augmentent sans cesse à Montréal. Composez le 311 et faites du bruit.
 

Noté que les listes d’attente s’allongent pour séjourner en silence dans les centres de méditation Vipassana. Je l’ai fait trois fois, 10 jours de paix, extérieure du moins… Je ne suis pas surprise de cet engouement dont parle également George Prochnik dans son essai. Vos réactions après mon texte sur la méditation (« La vie en 3D »), l’automne dernier, ont été nombreuses et intéressées.


Découvert le blogue « Roupie de sansonnet » (expression qui veut dire : valeur négligeable). Cette ex-lectrice de mon blogue nous donne à voir ses photos, son regard, quelques phrases, des silences, une pause dans la ville de Québec. Charmante escale. Et une femme d’une exquise sensibilité.


Feuilleté les citations lumineuses et inspirantes regroupées par Anne Ducrocq dans Petite anthologie spirituelle pour traverser les épreuves de la vie (Albin Michel). Un chapitre s’intitule « Devenir silence » : « La vie et le monde tel que nous le connaissons sont gravement malades. Si j’étais médecin et que l’on me demandait mon avis sur les hommes, je répondrais : “ Du silence ! Prescrivez-leur du silence ! ”» (Kierkegaard). Et celle-ci de Jules Renard : « L’idéal du calme est dans un chat assis. Le calme est l’allié de la sérénité. Il est le propre de ceux qui vivent en accord avec eux-mêmes. Nul n’est besoin d’évoluer dans le bruit et le fracas pour se sentir exister. Il faut être seul pour s’apaiser et se retrouver dans le calme de la solitude. »


Adoré le roman En vieillissant les hommes pleurent, de Jean-Luc Seigle (Flammarion). Ça faisait longtemps qu’une écriture, une voix, ne m’avait atteinte aussi profondément. Un magnifique roman qui raconte presque rien, l’ordinaire des familles dysfonctionnelles, l’amour des mots, l’arrivée du progrès et de la télévision, la guerre d’Algérie, le père, les fils et le Saint-Esprit de l’inspiration. Une voix, dis-je, ponctuée de silences. Difficile à rendre, le silence, avec des mots. Celui de la mort, comme façon d’avoir le dernier mot, aussi. À lire à mute.

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JoBlog
 

Conversation de païens écoutant le radiojournal en direct de Rome

– Tu sais, si tu avais voulu, tu aurais pu déposer ta candidature pour devenir pape !
– Comment ça, maman ?
– Parce que tu t’appelles Cardinal !
– (Rire). Ben, moi, je veux pas devenir pape, je veux devenir architecte !
– Tu as bien raison ! En plus, ils racontent que le pape n’aura plus le temps d’aller voir sa mère…
– Tu vois ? C’est pas un travail intéressant.
 
Et pendant ce temps, au FIFA

Drôle de coïncidence, j’ai essayé de visionner le documentaire John Cage: Journeys in Sound, mais tout n’était que silence sur le site Web auquel on m’avait donné accès. Dommage, la bande-annonce ne promet que du bon sur ce maître zen, écrivain, inventeur sonore et mycologue. Au FIFA (avec le son) le 22 mars à 18h30, au MAC.
 
Et pour poursuivre sur la lancée du hors-norme, je vous suggère impérativement d’aller visionner, à 21h le même jour, au MBA : Salvador Dalí, Génie tragi-comique.
Des extraits en français de Dalí qui nous explique sa paranoïa et sa folie en parlant de lui à la troisième personne, ça vaut le détour. Un fou qui sait qu’il est fou est-il fou ? Non, c’est un génie.

 

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20 commentaires
  • Hélène Bilodeau - Inscrite 15 mars 2013 07 h 41

    Le silence

    Ce qui est encore plus triste que le fait que nos enfants n'auront pas connu la pêche à l'écrevisse c'est que vous avez beau essayer de les protéger, ils se péteront les tympans dès qu'ils auront quitté la maison (pour l'école ou pour de bon, ce n'est qu'une question d'exposition). Nous avons trois ados et deux d'entre eux sont presque aussi sourds que nous. C'est désolant.

  • François Desjardins - Inscrit 15 mars 2013 07 h 44

    Oui! les fameux sons!

    Je me suis amusé à me demander si vous et monsieur Rioux, vous vous étiez consultés avant d'écrire vos articles:

    Le silence de la place Saint-Pierre
    15 mars 2013 | Christian Rioux

    Le son du silence
    15 mars 2013 | Josée Blanchette

    ...chose certaine je pense et j'espère, qu'après la question des eaux et de l'air, de la nourriture, la pollution par le son sera sûrement un grand thème à venir... et le traitement de cette question sera aussi un grand pas en avant vers une meilleure qualité de vie!

  • Bernard Terreault - Abonné 15 mars 2013 08 h 13

    Bravo

    Et j'en ai marre de, par exemple, 1) les hauts-parleurs tonitruants installés à la soi-disant "base de plein air" de Longueuil qui diffusent les pubs, la musique pop et les commentaires insignifiants d'une station de radio, 2) les gens qui laissent allumés la radio et la tėlé en permanence chez eux.

  • Jean Lengellé - Inscrit 15 mars 2013 08 h 28

    Bonne chronique!

    D'autant plus, que pour une fois, pour une très rare fois, c'est le silence sur le sexe, ce qui rend parfaite la démonstration qu'il n'est pas nécessaire de le tonitruer à longueur de colonnes pour se faire bien comprendre.

    • Lorraine Couture - Inscrite 15 mars 2013 13 h 53

      Désolée monsieur ! Dans cette chronique, il est question de sexe à deux reprises. La première fois, ouvertement ; l'autre, en douce.

  • Yves Gauthier - Inscrit 15 mars 2013 09 h 26

    Brian Eno

    Brian Eno, génie musical, a une pièce intitulée Silence, sur son album Drums Between the Bells.
    À écouter et réécouter.

    • François Desjardins - Inscrit 15 mars 2013 12 h 41

      L'idée a déjà été exploitée par John Cage.