Roman limite, roman extrême

Dans Demain sera sans rêves, le troisième roman de Jean-Simon Desrochers, tout est possible. Même la fin n’éclaire pas davantage.
Photo: François Pesant - Le Devoir Dans Demain sera sans rêves, le troisième roman de Jean-Simon Desrochers, tout est possible. Même la fin n’éclaire pas davantage.

Nous voici dans un autre espace-temps, où l’on accède à la mémoire des autres, et même à la mémoire du futur. Nous voici dans un monde où on peut parler à travers le temps. Et où on peut choisir son âge.


Roman d’anticipation ? Science-fiction ? Sommes-nous plus simplement dans la tête d’un personnage en train de rêver, de délirer, d’halluciner, alors qu’il s’est injecté une surdose et qu’il attend la mort ?


Demain sera sans rêves ne donne pas de clé. Tout est possible. Et la fin du roman ne nous éclairera pas davantage. Prenons cela comme une expérience de lecture.


Davantage encore que La canicule des pauvres et Le sablier des solitudes, le troisième roman de Jean-Simon Desrochers est déstabilisant, déroutant, complexe, exigeant, ambitieux. Sans concession.


Moins de personnages, pourtant. Non plus une vingtaine ni même une douzaine. Quatre seulement, au centre de l’action : celui qui décide de se suicider dès le début du roman, son frère, deux amies d’enfance. Les autres personnages ne font que passer, ils sont en quelque sorte accessoires à l’histoire, même s’ils jouent des rôles significatifs pour les quatre premiers.


Moins verbeux, Demain sera sans rêves, que les deux romans précédents de Jean-Simon Desrochers. Très certainement. Plus concis, plus dense. Très fragmenté. On passe constamment d’un temps à l’autre, la chronologie est tout sauf linéaire. C’est discontinu. Et nébuleux. Comme dans les rêves ?


Quelque chose de froid dans la narration. À cause des phrases sans verbe qui reviennent ? À cause du « vous » qui domine ? Plutôt que de nous interpeller, de nous faire vivre à la place des personnages ce qu’ils explorent, ce « vous » nous éloigne d’eux, crée une distance. La distance propre à une expérience inusitée, inexpliquée ?


Et pourtant, bizarrement, nous sommes en même temps au coeur de l’intime. Intimité des corps, des sensations, des réflexions de chacun des personnages. Mais par à-coups. Comme dans un film où défileraient en accéléré des souvenirs intenses, prégnants ? Des souvenirs, mais aussi des projections dans le futur…


On ne sait pas bien où on est. Quel genre de livre avons-nous entre les mains ? Où l’auteur nous emmène-t-il ? Que tient-il tant à nous dire ? Le sait-il ? Nous mène-t-il en bateau ? Il ne nous fait pas de cadeau.


Des questions, beaucoup de questions. Sur ce que c’est que la mémoire, pour commencer. Comment fonctionne-t-elle ? En quoi est-elle fondatrice de notre identité ? Se pourrait-il que les autres y aient accès un jour ? Et pour quoi faire ?


Questions sur la mort, aussi, on n’y échappe pas. Sur l’entre-deux : ce moment-là, de basculement, entre la vie et la mort, à quoi ressemble-t-il ? Et ensuite, ensuite, après la mort, que se passe-t-il ?


Questions sur le vieillissement, nécessairement. Sur tous les moyens mis à notre disposition pour le masquer, le retarder. Jusqu’où ? Et puis, jusqu’où nous conduira le développement constant de nouvelles technologies ? Pour ne pas dire jusqu’où peut aller l’imagination ?


Derrière tout cela, on sent bien que Jean-Simon Desrochers poursuit son exploration des liens entre humains, de ce qui les tient ensemble, les éloigne. On sent bien cette préoccupation constante pour ce qui nous définit comme êtres humains, nous embrase, nous construit, nous dépasse.


Mais la manière de faire, ici, est tout à fait différente. La voix empruntée, le contexte, aussi. Est-ce mieux que dans La canicule des pauvres et Le sablier des solitudes ? Pas sûre.


Jusqu’où un auteur peut-il malmener son lecteur, l’égarer, sans sembler se soucier de lui, sans lui fournir chemin faisant des outils pour assembler les morceaux du casse-tête ? Qui m’aime me suive, a-t-on l’impression d’entendre entre les lignes.


Un roman limite. C’est ainsi que je vois Demain sera sans rêves. Nous sommes à la limite du supportable comme lecteurs laissés à la traîne. Nous ne demandons pas la lune. Nous ne voulons pas du noir sur blanc, du a plus b, du b-a-ba. Simplement, quelques repères de temps en temps. Des liens ne seraient-ce que sibyllins.


Un roman extrême, en fait. Dans lequel l’auteur pousse à l’extrême la machine. Ça carbure. Ça déménage, sans ménagement, sans égard pour le passager éberlué, pris de court, secoué, qui tente de reprendre son souffle, ses esprits.


Peut-être faut-il simplement accepter de se laisser aller, accepter de perdre pied. Peut-être faut-il abandonner ses réflexes, ses raisonnements habituels ? Peut-être est-ce le prix à payer pour vivre une expérience de lecture singulière et, risquons le mot, innovatrice. Peut-être.


Ce qui est sûr, incontestable, c’est la force du langage. Le langage poétique transcende tout dans Demain sera sans rêves. C’est le liant, le vibrant, le coeur de l’affaire. C’est le grand talent de Jean-Simon Desrochers, qui de ce point de vue s’est surpassé.