Le mauvais procès fait à mère Teresa


	Mère Teresa est morte d’une attaque cardiaque dans ses locaux de Calcutta en 1997.
Photo: Agence France-Presse/Pressensbild
Mère Teresa est morte d’une attaque cardiaque dans ses locaux de Calcutta en 1997.

Une récente étude sur mère Teresa, réalisée par le professeur québécois Serge Larivée (psychoéducation, Université de Montréal) en collaboration avec Carole Sénéchal et Geneviève Chénard, a fait beaucoup de bruit, un peu partout à travers le monde. Publié dans l’édition de mars 2013 de la revue canadienne Studies in Religion/Sciences religieuses (disponible en ligne), cet article est une attaque frontale contre la réputation de sainte femme attribuée à mère Teresa. Après une analyse du parcours de la religieuse, les chercheurs concluent que la récipiendaire du prix Nobel de la paix en 1979, béatifiée en 2003, n’était peut-être pas si sainte que ça.


Cette retentissante étude, intitulée « Les côtés ténébreux de Mère Teresa », est certes intéressante, mais elle relève néanmoins du mauvais procès et, malgré les prétentions de ses auteurs, n’a pas grand-chose de scientifique. Il s’agit plutôt d’une courte biographie très critique, réalisée à partir d’une revue de la documentation déjà existante sur mère Teresa.


Je ne suis pas un admirateur de la célèbre religieuse. Son catholicisme ultraconservateur n’est pas le mien. Je ne sais pas si elle mérite d’être considérée comme une sainte. De toute façon, je rejette les critères de sainteté mis en avant par l’Église catholique (notamment être la cause d’un miracle). Plus encore, je partage presque toutes les critiques de l’idéologie de mère Teresa formulées par Larivée, Sénéchal et Chénard dans cet article. Ce qui me dérange, dans ce dernier, ce sont ses prétentions scientifiques.

 

Science ou morale?


Après avoir lu à peu près tout ce qui s’est écrit sur mère Teresa (les auteurs avouent toutefois s’être souvent contentés de comptes rendus d’ouvrages, de résumés et de quatrièmes de couverture), Larivée et ses collaboratrices identifient « quatre pierres d’achoppement sur le chemin de sa canonisation : son opinion religieuse plutôt dogmatique, sa manière de soigner les malades, ses choix politiques et sa gestion douteuse des montants d’argent qu’elle a reçus ».


Les chercheurs n’apprennent rien à qui que ce soit en notant que « Mère Teresa s’est toujours fortement opposée à l’avortement, à la contraception et au divorce ». On peut, bien sûr, trouver que ces positions sont rétrogrades et manquent d’humanité. C’est d’ailleurs ce que je crois. Ce jugement, toutefois, n’est pas scientifique, mais moral ou éthique.


Il faut aussi reconnaître que les positions de mère Teresa, sur ces enjeux, sont en tous points conformes à celles de l’Église et ne constituent donc d’aucune façon un obstacle à sa canonisation. L’Église, en effet, n’a jamais béatifié ou canonisé un partisan de l’avortement ou du divorce. On peut s’en désoler, mais la science n’a rien à voir là-dedans. On peut déplorer, de même, le double standard moral dont fait preuve mère Teresa en acceptant le divorce de lady Diana, mais on doit accepter que cette critique relève elle aussi de la morale et de rien d’autre.


La religieuse, ajoutent les chercheurs, avait une conception particulière de la souffrance, qu’elle considérait comme « une preuve de l’amour de Dieu », comme une expérience permettant de s’unir au Christ. Aussi, soigner, pour mère Teresa, consistait moins à offrir des soins médicaux de qualité qu’à accompagner spirituellement le mourant.


Ici encore, la science ne peut servir à juger. Le culte de la souffrance professé par mère Teresa est certes critiquable, mais cette critique appartient au domaine de la morale ou de l’idéologie (au sens noble du terme). « Et pourtant, écrivent les auteurs, lorsque Mère Teresa elle-même eut besoin de soins palliatifs, ce n’est pas dans une maison de sa congrégation, mais dans un hôpital américain ultramoderne qu’elle les reçut. » Plusieurs raisons peuvent expliquer ce choix en apparence contradictoire (notamment les pressions de l’entourage), mais il faut au moins savoir, comme le rapporte le journaliste Michel Alberganti dans le magazine en ligne Slate.fr (3 mars 2013), que, si mère Teresa a bien été soignée dans un hôpital californien en 1992, « elle est morte d’une attaque cardiaque dans ses locaux de Calcutta » en 1997.

 

Mauvaise science


Les « fréquentations suspectes » de mère Teresa figurent aussi sur l’acte d’accusation dressé par les chercheurs. La religieuse, c’est un fait connu, a reçu, pour ses oeuvres, des dons des Reagan, Castro, Duvalier, Hoxha et de quelques hommes d’affaires douteux. Est-ce bien ou mal ? Vaut-il mieux utiliser de l’argent sale pour faire le bien ou s’en priver ? Le dilemme est moral.


Je suis d’accord avec Larivée et ses collaboratrices pour dire que le modèle de charité appliqué par mère Teresa donne bonne conscience aux riches (même malhonnêtes) et « éclipse l’urgence des responsabilités collectives et structurelles en matière de justice sociale », mais j’exprime, en formulant cet accord, mes convictions idéologiques et non mon esprit scientifique. De la même manière, je peux trouver condamnable le fait que mère Teresa se soit servi de l’argent récolté pour faire du prosélytisme religieux au lieu d’améliorer les soins aux malades, mais la méthode scientifique ne m’est d’aucune utilité dans cette réflexion.


En abordant les épisodes de la « nuit de la foi » et de l’exorcisme qu’aurait vécus mère Teresa, les chercheurs tentent de mettre en lumière « la précarité de son équilibre psychologique ». Or ils procèdent sur la seule base de leur lecture de livres et se permettent des formules comme « il est plausible » et « il y a de fortes chances que ». Où est la science dans ce diagnostic sauvage, fondé sur celui de personnes qui n’ont jamais rencontré la « patiente » ? « Lorsque l’on prétend détruire un mythe, écrit Michel Alberganti, le seul recours à la bibliographie apparaît comme une méthode bien légère. »


Il y a un bon procès, de nature morale et idéologique, à faire à mère Teresa. Larivée, Sénéchal et Chénard, en voulant jouer aux scientifiques sur un terrain où les règles de la science ne sont pas appropriées, lui en font un mauvais, qui reprend essentiellement des faits déjà connus. Or on ne fait pas de la bonne morale avec de la mauvaise science.

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