Le fruit pas mûr de Harper

Après sept ans au pouvoir, Pierre Elliott Trudeau avait enchâssé la dualité linguistique dans le code génétique politique du Canada avec la loi sur les langues officielles ; ouvert des relations diplomatiques avec la Chine de Mao ; participé à la création de la Francophonie et nationalisé Pétro-Canada.


À la même date dans sa vie de premier ministre, Brian Mulroney avait également un bilan chargé : Accord de libre-échange nord-américain et projet d’ALENA ; instauration de la TPS ; adhésion du Canada à l’Organisation des États américains ; lutte contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud ; entente avec les États-Unis sur les pluies acides et avec le reste de la planète sur la protection de la couche d’ozone.


Sept ans après sa victoire de 1993, le gouvernement de Jean Chrétien avait épongé le déficit fédéral ; réformé en profondeur l’assurance-emploi ; joué un rôle actif dans la négociation des accords de Kyoto ; mis en place une union sociale avec les provinces ; gagné - encore que de justesse - un référendum au Québec et promulgué la Loi sur la clarification référendaire.


Par comparaison, que resterait-il du septennat de Stephen Harper s’il quittait son poste de premier ministre demain matin ? Force est de répondre qu’on est ici devant un fruit qui n’a pas (encore ?) mûri.


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Si on reconnaît les réalisations phares d’un premier ministre - celles qui sont faites pour durer - à l’adhésion qu’elles suscitent ou encore à leur envergure, la liste est singulièrement courte.


Le gouvernement actuel se plaît à vanter la bonne tenue économique du Canada par rapport à ses partenaires. Mais elle tient davantage à ses atouts naturels et aux politiques d’assainissement des finances publiques du gouvernement précédent qu’à un virage imposé par les locataires actuels du pouvoir à Ottawa.


L’adoption d’un régime plus répressif en matière de loi et d’ordre ; le laisser-faire en matière de changements climatiques ou encore sa politique résolument pro-Israël, toutes ces mesures le distinguent davantage de ses prédécesseurs. Mais elles suscitent peu ou pas d’engouement à l’extérieur de la clientèle cible du Parti conservateur.


Malgré les efforts soutenus du gouvernement Harper pour implanter des symboles plus conservateurs, comme la monarchie, dans l’imaginaire canadien, le régime universel d’assurance-maladie d’inspiration néodémocrate et la Charte des droits et libertés d’inspiration libérale continuent de dominer le palmarès des caractéristiques politiques auxquelles s’identifient les Canadiens.


Quant aux promesses d’assainissement de la démocratie et des moeurs parlementaires, elles ont été systématiquement reniées. Le Parlement de Stephen Harper est une coquille encore plus vide qu’à son arrivée au pouvoir en 2006.


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La plus grande réalisation de Stephen Harper consiste encore à avoir transformé un mouvement de protestation de droite en parti de gouvernement conservateur. Mais sur quelles bases ?


Tous les ans, les ténors de la droite canadienne convergent sur la capitale fédérale pour un week-end de débats parrainés par le centre que dirige l’ancien chef réformiste Preston Manning. En marge des discussions du week-end dernier, on s’est beaucoup autocongratulé d’avoir échafaudé une coalition conservatrice à l’image d’un nouveau Canada, qui serait de moins en moins tributaire des valeurs de l’État-providence.


Et pourtant : deux ans après l’élection d’un gouvernement majoritaire conservateur, les deux tiers des électeurs le boudent obstinément dans les sondages. Le Québec manque complètement à l’appel. La perte d’attraction du Bloc québécois tient au NPD et à son créneau de centre gauche plutôt qu’aux politiques du gouvernement. La division du vote d’opposition est plus garante du règne de Stephen Harper que son programme politique.


Les conservateurs ne sont pas les premiers à s’imaginer, après trois victoires électorales consécutives, que leur cocon politique correspond à la réalité du pays qu’ils prétendent gouverner ni les seuls membres d’un parti à croire que l’image qu’ils se font d’eux-mêmes correspond à celle qu’ils projettent comme gouvernement. Mais cette déconnexion n’est pas un symptôme de vitalité ou de longévité.


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Tous les premiers ministres, en fait tous les gouvernements, sont en sursis. C’est une règle à laquelle Stephen Harper ne fait pas exception.


Sept ans après son arrivée au pouvoir, Pierre Elliott Trudeau filait vers le mur de sa défaite de 1979. À la même période de son règne, Brian Mulroney était à seulement deux ans de voir son parti presque rayé de la carte électorale. Et Jean Chrétien, qui venait de remporter un troisième mandat majoritaire en 2000, était sur le point de se retrouver au coeur d’une guerre civile libérale qui allait déchirer son parti et son gouvernement.


Après sept ans au pouvoir, il reste presque toujours moins de sable dans le haut que dans le bas du sablier. Si le premier ministre actuel n’a pas encore donné sa pleine mesure, il serait sans doute temps qu’il s’y mette.


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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

20 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Abonné 11 mars 2013 05 h 21

    Merci!

    C'est réconfortant de voir les choses sous cet angle, merci Chantal Hébert.

    Le pire chez ce gouvernement - en ce qui me concerne en tout cas - c'est son acharnement à gouverner (comme dans gouvernail..) de telle sorte que ce pays se rapproche de plus en plus de ce qu'il y a de plus détestable chez nos voisins du centre-sud: obscurantisme, fanatisme religieux, entourloupes politiques à peine déguisées, déni des préoccupations environnementales, gestion simpliste et à courte vue de la criminalité, (surtout de la petite), laxisme dans la gestion des armes, etc.

    On cherche le « positif », mais en vain : on a l’impression qu’ils n’ont fait - les troupes de Harper - que détruire tout ce que les gouvernements de centre ou centre-gauche Libéraux ou « Progressistes »-Conservateurs avaient patiemment mis en place dans ce pays pendant 50 ans…

    Et ça me rappelle, tiens, ce qu’une amie journaliste polonaise m’a dit un jour à propos de son pays : « Les Polonais sont de redoutables batailleurs, courageux sinon téméraires, toujours prêts à casser la baraque (politique et administrative). Mais ne leur demandez pas d’échafauder et de bâtir, car ça, ça semble au-dessus de leur force, de leur capacités, ils pataugent encore et encore et n’y parviennent tout simplement pas. » Malheureux…

  • Ginette Bertrand - Inscrite 11 mars 2013 06 h 08

    Vous faites honneur à votre réputation

    Excellente analyse en plein dans le mille, Madame Hébert. Percutante, factuelle et sans pathos. Bravo!

  • Steve Brown - Inscrit 11 mars 2013 06 h 16

    Le citron est un fruit

    Les journalistes devraient passer moins de temps à
    essayer de manipuler les esprits. Essayer de comprendre
    la population et ce qu'elle désire est malheureusement
    moins payant pour les médias.

    Si la journaliste avait eu sous les yeux l'oeuvre
    complète de Jean Chrétien elle ne l'aurait certainement
    pas cité dans son article.

    Steve Brown
    Charny

    • Luc Lussier - Inscrit 11 mars 2013 12 h 43

      Les manipulateurs ici, ce sont bien les conservateurs qui comme l'écrit Mme Hébert ont fait de ce parlement (et de la démocratie canadienne) une coquille vide malgré leurs promesses «initiales»...de 2006.

      Les journalistes qui manipulent les esprits, vous les trouverez chez Sun News, entre autres, de «bons» amis de ce gouvernement...

  • Luc Normandin - Abonné 11 mars 2013 06 h 25

    Sa pleine mesure!?

    Pourvu qu'il ne puisse jamais la donner! Quelle catastrophe ça pourrait être!

  • Jean-Marc Simard - Inscrit 11 mars 2013 06 h 32

    coquille vide

    Des coquilles vides à Ottawa, il y en a beaucoup et elles ne sont pas seulement conservatrices. Exemple le sénat. Autre exemple Justin trudeau. Autre exemple le régime de la loi et l'ordre...